À chaque pas que vous faites ici vous reconnaissez ces politiques de Byzance dépeints par les historiens du temps des croisés et retrouvés par l'Empereur Napoléon dans l'Empereur Alexandre dont il disait souvent: «C'est un Grec du Bas-Empire!!…»
Il faut autant qu'on peut éviter d'avoir aucune affaire à traiter avec des esprits dont les modèles et les instituteurs furent toujours ennemis de la chevalerie; ces esprits sont esclaves de leurs intérêts, et souverains de leur parole; je me plais à le répéter: jusqu'à présent dans tout l'Empire russe je n'ai trouvé qu'une seule personne qui me parût sincère: c'est l'Empereur.
À la vérité la franchise coûte moins à un autocrate qu'elle ne coûte à ses sujets. Pour le Czar parler sans déguisement c'est faire acte d'autorité: le souverain absolu qui ment, abdique.
Mais combien ne s'en est-il pas trouvé qui ont méconnu sur ce point leur pouvoir et leur dignité! Les âmes basses ne se croient jamais au-dessus du mensonge; il faut donc savoir gré de sa sincérité même à un homme tout-puissant. L'Empereur Nicolas unit la franchise à la politesse; et ces deux qualités, qui s'excluent chez le vulgaire, se servent merveilleusement l'une l'autre chez ce prince.
Parmi les grands seigneurs, ceux qui ont bon ton l'ont parfait: c'est ce dont on peut s'assurer tous les jours à Paris et ailleurs. Mais un Russe de salon qui n'arrive pas à la vraie politesse, c'est-à-dire à l'expression facile d'une aménité réelle, est d'une grossièreté d'âme qui devient doublement choquante par la fausse élégance de ses manières et de son langage. Ces Russes mal élevés et déjà bien endoctrinés, bien habillés, tranchants, sûrs d'eux-mêmes, suivent au pas de charge l'élégance de l'Europe, sans savoir que l'élégance des habitudes n'a de prix qu'autant qu'elle annonce quelque chose de mieux dans le cœur de ceux qui la possèdent; apprentis de la mode ils prennent l'apparence pour la chose: ce sont des ours façonnés qui me font regretter les ours bruts; ils ne sont pas encore des hommes cultivés, qu'ils sont déjà des sauvages gâtés.
Puisque la Sibérie existe, et qu'on en fait parfois l'usage que vous savez, je voudrais la peupler de jeunes officiers ennuyés et de belles dames qui ont mal aux nerfs. «Vous demandez des passe-ports pour Paris, en voici pour Tobolsk.»
Voilà comment je voudrais que l'Empereur remédiât à la manie des voyages qui fait d'effrayants progrès en Russie parmi les sous-lieutenants à imagination et les femmes vaporeuses.
Si en même temps il reportait le siége de son Empire à Moscou, il aurait réparé le mal causé par Pierre-le-Grand autant qu'un homme peut atténuer les erreurs des générations.
Pétersbourg, cette ville bâtie contre la Suède plus encore que pour la Russie, ne devait être qu'un port de mer, un Dantzick russe: au lieu de cela, Pierre Ier construisit à ses boyards une loge sur l'Europe; il enferma dans une salle de bal ses grands seigneurs enchaînés, les laissant lorgner de loin avec envie une civilisation qu'on leur défendait d'atteindre; car forcer à copier, c'est empêcher d'égaler! Puis il leur dit: «Vous m'appellerez PIERRE-LE-GRAND sous peine de mort, parce que c'est moi qui vous civilise au prix de la vie de mon peuple et de la tête de mon fils!»
Pierre-le-Grand, dans toutes ses œuvres, a compté l'humanité, le temps et la nature pour rien. Cette erreur, qui est le propre de la médiocrité obstinée et toute-puissante, c'est-à-dire de la tyrannie dont elle devient le cachet, ne peut être pardonnée à un homme qualifié de génie créateur par son peuple. Plus on examine la Russie et plus on se confirme dans l'opinion que ce prince a été trop exalté, même chez les étrangers; la postérité peut manquer d'équité par excès d'admiration. Si le Czar Pierre eût été aussi supérieur qu'on le dit, il eût évité la fausse route dans laquelle il a poussé son peuple, il eût prévu et détesté la frivolité d'esprit, l'instruction superficielle à laquelle il l'a condamné pour des siècles. Peut-on lui pardonner les abus de son despotisme, à lui qui avait vu le monde au XVIIIe siècle?