À quelques jours de là, c'est-à-dire avant-hier, au moment où je me préparais à partir pour Moscou, je reçus une lettre du ministre de la guerre qui m'annonçait la permission de voir les écluses de Schlusselbourg.

L'ancienne forteresse suédoise, dénommée la clef de la Baltique par Pierre Ier, est située précisément à l'origine de la Néva dans une île du lac Ladoga, dont cette rivière est, à proprement parler, l'émissaire; espèce de canal naturel par lequel le lac envoie ses eaux jusqu'au golfe de Finlande. Mais ce canal, qui est la Néva, se grossit encore d'une abondante gerbe d'eau qu'on regarde exclusivement comme la source du fleuve, on la voit sourdre au fond des eaux qui la recouvrent précisément sous les murs de la forteresse de Schlusselbourg, entre la rivière et le lac, dont les flots s'écoulant par l'émissaire se confondent aussitôt avec celles de la source qu'elles entraînent dans leur cours; c'est une curiosité naturelle des plus remarquables qu'il y ait en Russie; et le site, quoique très-plat, comme tous ceux du pays, est l'un des plus intéressants des environs de Pétersbourg.

Moyennant les écluses, les bateaux évitent le danger, ils longent le lac sans passer sur la source de la Néva, et ils arrivent dans le fleuve, environ à une demi-lieue au-dessous du lac qu'ils ne sont plus obligés de traverser.

Voilà le beau travail qu'on me permettait d'examiner en détail; j'avais demandé une prison d'État, on me répond par des écluses.

Le ministre de la guerre terminait son billet en m'annonçant que l'aide-de-camp-général, directeur des voies de communications de l'Empire, avait reçu l'ordre de me donner les moyens de faire ce voyage avec facilité.

Quelle facilité!… bon Dieu!… à quels ennuis m'avait exposé ma curiosité! et quelle leçon de discrétion ne me donnait-on pas par tant de cérémonies qualifiées de politesses! Ne pas profiter de la permission quand les ordres étaient envoyés pour moi sur toute la route, c'eût été m'exposer au reproche d'ingratitude; examiner les écluses avec la minutie russe, sans même voir le château de Schlusselbourg, c'était donner volontairement dans le piége et perdre un jour; perte grave en cette saison déjà bien avancée pour tout ce que j'ai le projet de voir encore en Russie, sans toutefois y passer l'hiver.

Je résume les faits: vous en tirerez les conséquences. On n'est pas arrivé ici jusqu'à parler librement des iniquités du règne d'Élisabeth; tout ce qui fait réfléchir sur l'espèce de légitimité du pouvoir actuel passe pour une impiété; il a donc fallu mettre ma demande sous les yeux de l'Empereur; celui-ci ne veut ni l'accorder ni la refuser directement: il la modifie et me permet d'admirer une merveille d'industrie à laquelle je n'avais pas songé: de l'Empereur cette permission redescend au ministre, du ministre au directeur général, du directeur général à un ingénieur en chef, et enfin à un sous-officier chargé de m'accompagner, de me servir de guide et de répondre de ma sûreté pendant tout le temps du voyage, faveur qui rappelle un peu le janissaire dont on honore les étrangers en Turquie… Cette marque de protection me paraissait trop semblable à une preuve de défiance pour me flatter autant qu'elle me gênait: ainsi, tout en rongeant mon frein et en broyant dans mes mains la lettre de recommandation du ministre, je disais: «Le prince *** que j'ai rencontré sur le bateau de Travemünde, avait bien raison quand il s'écriait que la Russie est le pays des formalités inutiles.»

Je suis allé chez l'aide-de-camp-général, directeur des voies de communication, etc., etc., etc., pour réclamer l'exécution de la parole suprême.

Le directeur ne recevait pas, ou il était sorti: on me renvoie au lendemain; ne voulant pas perdre un jour de plus, j'insiste: on me dit de revenir le soir. Je reviens et je parviens enfin jusqu'à ce grave personnage; il me reçoit avec la politesse à laquelle m'ont habitué ici les hommes en place, et après une visite d'un quart d'heure, je sors de chez lui, muni, notez ceci, des ordres nécessaires pour l'ingénieur de Schlusselbourg, mais non pour le gouverneur du château! En me reconduisant jusqu'à l'antichambre, il me promit qu'un sous-officier serait à ma porte le lendemain dès quatre heures du matin.

Je ne dormis pas; j'étais frappé d'une idée qui vous paraîtra folle: de l'idée que mon protecteur pourrait devenir mon bourreau. Si cet homme, au lieu de me conduire à Schlusselbourg à dix-huit lieues de Pétersbourg, exhibe au sortir de la ville l'ordre de me déporter en Sibérie pour m'y faire expier ma curiosité inconvenante, que ferai-je, que dirai-je? il faudra commencer par obéir; et plus tard, en arrivant à Tobolsk, si j'y arrive, je réclamerai;… la politesse ne me rassure pas, au contraire; car je n'ai point oublié les caresses d'Alexandre à l'un de ses ministres saisi par le feldjæger au sortir même du cabinet de l'Empereur qui avait donné l'ordre de le conduire en Sibérie, à partir du palais, sans le ramener un seul instant chez lui. Bien d'autres exemples d'exécutions de ce genre venaient justifier mes pressentiments et me troubler l'imagination.