La qualité d'étranger n'est pas non plus une garantie suffisante[9]: je me retraçais les circonstances de l'enlèvement de Kotzebue qui, au commencement de ce siècle, fut également saisi par un feldjæger et transporté d'un trait ainsi que moi (je me voyais déjà en chemin) de Pétersbourg à Tobolsk.
Il est vrai que l'exil du poëte allemand ne dura que six semaines; aussi dans ma jeunesse m'étais-je moqué de ses lamentations; mais cette nuit, je n'en riais plus. Soit que l'analogie possible de nos destinées m'eût fait changer de point de vue, soit que l'âge m'eût rendu plus équitable, je plaignais Kotzebue du fond du cœur. Un pareil supplice ne doit pas s'apprécier d'après sa durée: le voyage de dix-huit cents lieues en téléga sur des rondins et sous ce climat est déjà une torture que bien des corps ne pourraient supporter; mais sans s'arrêter à ce premier inconvénient, quel homme n'aurait compassion d'un pauvre étranger enlevé à ses amis, à sa famille et qui, pendant six semaines, croit qu'il est destiné à finir ses jours dans des déserts sans noms, sans limites parmi des malfaiteurs et leurs gardiens, voire même parmi des administrateurs à grades plus ou moins élevés? Une telle perspective est pire que la mort et suffit pour la donner, ou au moins pour troubler la raison.
Mon ambassadeur me réclamera; oui, mais pendant six semaines j'aurai subi le commencement d'un exil éternel! Ajoutez que nonobstant toute réclamation, si l'on trouve un intérêt sérieux à se défaire de moi, on répandra le bruit qu'en me promenant en petite barque sur le lac Ladoga, j'ai chaviré. Cela se voit tous les jours. L'ambassadeur de France ira-t-il me repêcher au fond de cet abîme? On lui dira qu'on a fait de vaines recherches pour retrouver mon corps: la dignité de notre nation à couvert, il sera satisfait et moi perdu.
Quelle avait été l'offense de Kotzebue? Il s'était fait craindre, parce qu'il publiait ses opinions et qu'on pensait qu'elles n'étaient pas toutes également favorables à l'ordre de choses établi en Russie. Or, qui m'assure que je n'ai pas encouru précisément le même reproche ou, ce qui serait suffisant, le même soupçon? C'est ce que je me disais en arpentant ma chambre, faute de pouvoir trouver le sommeil dans mon lit. N'ai-je pas aussi la manie de penser et d'écrire? Si je donne ici le moindre ombrage, puis-je espérer qu'on aura plus d'égards pour moi qu'on n'en a eu pour tant d'autres plus puissants et plus en évidence? J'ai beau répéter à tout le monde que je ne publierai rien sur ce pays, on croit d'autant moins sans doute à mes paroles que j'affecte plus d'admiration pour ce qu'on me montre; on a beau se flatter, on ne peut penser que tout me plaise également. Les Russes se connaissent en mensonges prudents… D'ailleurs je suis espionné; tout étranger l'est: on sait donc que j'écris des lettres, que je les garde; on sait aussi que je ne sors pas de la ville, ne fût-ce que pour un jour, sans emporter avec moi ces mystérieux papiers dans un grand portefeuille; on sera peut-être curieux de connaître ma pensée véritable. On me préparera un guet-apens dans quelque forêt; on m'attaquera, on me pillera pour m'enlever mes lettres, et l'on me tuera pour me faire taire.
Telles sont les craintes qui m'obsédèrent toute la nuit d'avant-hier, et quoique j'aie visité hier sans accident la forteresse de Schlusselbourg, elles ne sont pas tellement déraisonnables que je m'en sente tout à fait à l'abri pour le reste de mon voyage. J'ai beau me répéter que la police russe, prudente, éclairée, bien informée, ne se permet, en fait de coups d'État, que ceux qu'elle croit nécessaires; que c'est attacher bien de l'importance à mes remarques et à ma personne que de me figurer qu'elles puissent inquiéter les hommes qui gouvernent cet Empire: ces motifs de sécurité et bien d'autres encore que je me dispense de noter me paraissent plus spécieux que solides; l'expérience ne m'a que trop prouvé l'esprit de minutie qui règne chez les personnages trop puissants; tout importe à qui veut cacher qu'il domine par la peur; et quiconque tient à l'opinion ne peut dédaigner celle d'un homme indépendant qui écrit: un gouvernement qui vit de mystère et dont la force est dans la dissimulation, pour ne pas dire la feinte, s'effarouche de tout; tout lui paraît de conséquence; en un mot, l'amour-propre s'accorde avec la réflexion et avec mes souvenirs pour me persuader que je cours ici quelques dangers.
Si j'appuie sur ces inquiétudes, c'est parce qu'elles vous peignent le pays. Supposez que mes craintes soient des visions, ce sont au moins des visions qui ne pourraient me troubler l'esprit qu'à Pétersbourg et à Maroc: voilà ce que je veux constater. Toutefois mes appréhensions se dissipent dès qu'il faut agir; les fantômes d'une nuit d'insomnie ne me suivent pas sur le grand chemin. Téméraire dans l'action, je ne suis pusillanime que dans la réflexion; il m'est plus difficile de penser que d'agir énergiquement. Le mouvement me rend autant d'audace que l'immobilité m'inspirait de défiance.
Hier, à cinq heures du matin, je suis parti dans une calèche attelée de quatre chevaux de front; dès qu'on fait une course à la campagne ou un voyage en poste, les cochers russes adoptent cet attelage antique, qu'ils mènent avec adresse et témérité.
Mon feldjæger s'est placé devant moi sur le siége, à côté du cocher, et nous avons traversé Pétersbourg très-rapidement, laissant derrière nous le quartier élégant; puis, le quartier des manufactures, où se trouvent entre autres celle des glaces, qui est magnifique, puis d'immenses filatures de coton, ainsi que bien d'autres usines, pour la plupart dirigées par des Anglais. Cette partie de la ville ressemble à une colonie: c'est la cité des fabricants.
Comme un homme n'est apprécié ici que d'après ses rapports avec le gouvernement, la présence du feldjæger sur ma voiture produisait beaucoup d'effet. Cette marque de protection suprême faisait de moi un personnage et mon propre cocher, qui me mène depuis que je suis à Pétersbourg, paraissait s'enorgueillir soudain de la dignité trop longtemps ignorée de son maître: il me regardait avec un respect qu'il ne m'avait jamais témoigné; on eût dit qu'il voulait me dédommager de tous les honneurs dont jusqu'alors il m'avait privé mentalement par ignorance. Les paysans à pied, les cochers de drowska, et les charretiers, tout le monde subissait la magique influence de mon sous-officier: celui-ci n'avait pas besoin de montrer son cantchou; d'un signe du doigt il écartait les embarras comme par magie; et la foule, ordinairement assez peu pliable, était devenue pareille à un banc d'anguilles au fond d'un vivier où elles se tordent en tout sens, s'écartent rapidement, s'anéantissent, pour ainsi dire, afin d'éviter la fouine qu'elles ont aperçue de loin dans la main du pêcheur; ainsi faisaient les hommes à l'approche de mon sous-officier.
Je remarquais avec épouvante l'efficacité merveilleuse de ce pouvoir chargé de me protéger, et je pensais qu'il se ferait obéir avec la même ponctualité s'il recevait l'ordre de m'écraser. La difficulté qu'on éprouve pour s'introduire dans ce pays m'ennuie, mais elle m'effraie peu; ce dont je suis frappé, c'est de celle qu'on aurait à s'enfuir. Les gens du peuple disent: «Pour entrer en Russie les portes sont larges; pour en sortir elles sont étroites.» Quelque grand que soit cet Empire, j'y suis à la gêne; la prison a beau être vaste, le prisonnier s'y trouve toujours à l'étroit. C'est une illusion de l'imagination, j'en conviens, mais il fallait venir ici pour y être sujet.