Le beau maroquin, le cuir de Russie parfumé se fait à Kazan, et c'est surtout à la foire de Nijni qu'on peut, dit-on, l'acheter à bon marché, et choisir ce qu'on veut parmi des montagnes de peaux.
Torjeck a encore une autre spécialité, pour parler le langage du jour, ce sont les côtelettes de poulet. L'Empereur s'arrêtant un jour à Torjeck, dans une petite auberge, y a mangé des côtelettes de poulet farcies, et à son grand étonnement, il les a trouvées bonnes. Aussitôt les côtelettes de Torjeck sont devenues célèbres par toute la Russie. Voici leur origine[19]. Un Français malheureux avait été bien reçu et bien traité dans ce lieu par l'aubergiste; c'était une femme. Avant de partir il lui dit: «Je ne puis vous payer, mais je ferai votre fortune»; et il lui montra comment il fallait accommoder les côtelettes de poulet. Le bonheur voulut, m'a-t-on dit, que cette précieuse recette fût éprouvée d'abord sur l'Empereur et qu'elle réussît. L'aubergiste de Torjeck est morte; mais ses enfants ont hérité de sa renommée, et ils l'exploitent.
Torjeck, lorsque cette ville apparaît tout d'un coup aux yeux du voyageur qui vient de Pétersbourg, fait l'effet d'un camp au milieu d'un champ de blé. Ses maisons blanchies, ses tours, ses pavillons rappellent aussi les minarets des mosquées de l'Orient. On aperçoit les flèches dorées des dômes, on voit des clochers ronds, d'autres carrés, les uns sont à plusieurs étages, les autres sont bas, tous sont peints en vert, en bleu; quelques-uns sont ornés de petites colonnes; en un mot, cette ville annonce Moscou. Le terrain qui l'entoure est bien cultivé, c'est une plaine nue, ornée de seigle; je préfère de beaucoup encore cette vue à l'aspect des bois malades dont mes yeux ont été attristés depuis deux jours: la terre labourée est au moins fertile: on pardonne à une contrée de manquer de beautés pittoresques en faveur de sa richesse; mais une terre stérile et qui pourtant n'a pas la majesté du désert, est ce que je connais de plus ennuyeux à parcourir.
J'ai oublié de faire mention d'une chose assez singulière qui m'a frappé au commencement du voyage.
Entre Pétersbourg et Novgorod, pendant plusieurs relais de suite, je remarquai une seconde route parallèle à la chaussée principale qu'elle suivait sans interruption à une distance peu considérable. Cette espèce de contre-allée avait des barrières, des garde-fous, des ponts en bois pour aider à traverser les cours d'eau et les mares; enfin on n'avait rien négligé afin de rendre ce chemin praticable, quoiqu'il fût moins beau et beaucoup plus raboteux que la grande route. Arrivé à un relais je fis demander au maître de poste la cause de cette singularité: mon feldjæger me transmit l'explication de cet homme; la voici: cette route de rechange est destinée aux rouliers, aux bestiaux et aux voyageurs, quand l'Empereur ou les personnes de la famille Impériale se rendent à Moscou. On évite par cette séparation la poussière et les embarras qui incommoderaient et retarderaient les augustes voyageurs si la grande route restait publique au moment de leur passage. Je ne sais si le maître de poste s'est moqué de moi, il parlait d'un air très-sérieux, et trouvait fort simple à ce qu'il me parut, de laisser accaparer le chemin par le souverain dans un pays où le souverain est tout. Le roi qui disait: la France c'est mois! s'arrêtait pour laisser passer un troupeau de moutons, et sous son règne le piéton, le roulier, le manant qui suivait le grand chemin, répétait notre vieux adage aux princes qu'il rencontrait: «La route est pour tout le monde;» ce qui fait vraiment les lois, c'est la manière de les appliquer.
En France les mœurs et les usages ont de tout temps rectifié les institutions politiques; en Russie ils les exagèrent dans l'application, ce qui fait que les conséquences deviennent pires que les principes.
Au reste, je dois dire que cette double route finit à Novgorod; on a sans doute pensé que l'encombrement serait plus grand aux environs de la capitale; ou peut-être a-t-on renoncé à continuer ce chemin de rebut.
Il faut convenir qu'avec le train dont on est mené en Russie, les troupeaux de bœufs que vous rencontrez à chaque instant sur la grande route, ainsi que les longues files de charrettes conduites par un seul roulier, peuvent occasionner des accidents graves et fréquents. La précaution de la double route est peut-être plus nécessaire ici qu'ailleurs; mais je ne voudrais pas qu'on attendît pour écarter le danger qu'il menaçât la vie de l'Empereur ou des membres de sa famille: ceci n'est pas dans l'esprit de Pierre-le-Grand, qui empruntait aux marchands de Pétersbourg le prix des drowskas de louage dans lesquels il se faisait voiturer, et qui lorsqu'on voulait fermer un de ses parcs au public, s'écriait: «Vous croyez donc que j'ai dépensé tant d'argent pour moi tout seul?»
Adieu; si je continue mon voyage sans accident ma première lettre sera datée de Moscou. Chacune des lettres que je vous écris est ployée sans adresse et cachée le plus secrètement possible. Mais toutes mes précautions seraient insuffisantes si l'on venait à m'arrêter et à fouiller ma voiture.