Madame la comtesse O'Donnell.—Postillons enfants.—Leur manière de mener.—Elle ressemble à une tempête sur mer.—Souvenirs du cirque des anciens.—Pindare.—Marche poétique.—Adresse merveilleuse.—Routes encombrées de rouliers.—Chariots à un cheval.—Grâce naturelle du peuple russe.—Élégance qu'il donne aux objets dont il se sert.—Intérêt particulier que la Russie doit inspirer aux penseurs.—Costume des femmes.—Bourgeoises de Torjeck.—Leur toilette.—La balançoire.—Plaisirs silencieux.—Hardiesse des Russes.—Beauté des paysannes.—Beaux vieillards.—Beauté parfaite.—Chaumières russes.—Divans des paysans.—Bivouacs champêtres.—Penchant au vol.—Politesse, dévotion.—Dicton populaire.—Mon feldjæger vole les postillons.—Propos d'une grande dame.—Parallèle de l'esprit du grand monde en France et en Russie.—Femmes d'État.—Diplomatie, double emploi des femmes dans la politique.—Conversation des dames russes.—Manque de moralité chez les paysans.—Réponse d'un ouvrier à son seigneur.—Bonheur des serfs russes.—Ce qu'il faut en penser.—Ce qui fait l'homme social.—Vérité poétique.—Effets du despotisme.—Droits du voyageur.—Vertus et crimes relatifs.—Rapports de l'Église avec le chef de l'État.—Abolition du patriarcat de Moscou.—Citation de l'Histoire de Russie, par M. l'Évesque.—Esclavage de l'Église russe.—Différence fondamentale entre les sectes et l'Église mère.—L'Évangile instrument de révolution en Russie.—Histoire d'un poulain.—À quoi tiennent les vertus.—Responsabilité du crime: plus redoutée chez les anciens que chez les modernes.—Rêve d'un homme éveillé.—Première vue du Volga.—Souvenirs de l'histoire russe.—L'Espagne et la Russie comparées.—Rosées du Nord; leur danger.

À MADAME LA COMTESSE O'DONNELL[20].

Klin, petite ville à quelques lieues de Moscou, ce 6 août 1839.

Encore un temps d'arrêt et toujours pour la même cause! nous cassons régulièrement toutes les vingt lieues. Certes l'officier russe de Pomerania était un gettatore!…

Il y a des moments où, malgré mes réclamations et l'usage réitéré du mot tischné (doucement), les postillons me font perdre haleine; alors convaincu de l'inutilité de mes instances, je me tais et je ferme les yeux pour éviter le vertige. Au reste, parmi tant de postillons, je n'ai pas rencontré un maladroit, même plusieurs de ceux qu'on m'a donnés jusqu'à présent étaient d'une habileté surprenante. Les Napolitains et les Russes sont les premiers cochers du monde; les plus habiles étaient des vieillards et des enfants; les enfants surtout m'étonnent. La première fois que je vis ma voiture et ma vie confiées à un bambin de dix ans, je protestai contre une telle imprudence; mais mon feldjæger m'assura que c'était l'usage, et comme sa personne était exposée autant que la mienne, je crus ce qu'il me disait; et nous partîmes au galop de nos quatre chevaux dont l'ardeur sauvage et l'air indépendant n'étaient pas faits pour me rassurer. L'enfant expérimenté se gardait bien d'essayer de les arrêter, au contraire, les défiant à la course, il les lançait ventre à terre et la voiture suivait comme elle pouvait. Ce manége, plus d'accord avec le tempérament de l'animal qu'avec celui de l'équipage, durait tout le temps du relais; seulement au bout d'une verste, les rôles étaient changés, alors c'était le cocher toujours plus impatient qui pressait l'attelage essoufflé; à peine les chevaux paraissaient-ils vouloir ralentir leur course que l'homme les fouettait jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur premier train, l'émulation qui s'établit facilement entre quatre chevaux courageux, menés de front, nous faisait conserver une extrême vitesse jusqu'au bout du relais. Ces ardents animaux courant tous quatre l'un à côté de l'autre, s'efforçaient de se devancer tout le temps du relais, ils mourraient plutôt qu'ils ne renonceraient à la lutte. En appréciant le caractère de cette race de chevaux et en voyant le parti que les hommes en tirent, je reconnus bientôt que le mot que j'avais appris à prononcer avec tant de soin, le mot tischné, ne servirait à rien dans ce voyage, et que même, je m'exposerais à des accidents, si je m'obstinais à ralentir le train ordinaire des postillons. Les Russes ont le don et le talent de l'équilibre; hommes et chevaux perdraient leur aplomb au petit trot; leur manière d'aller me divertirait beaucoup avec une voiture plus solide que la mienne; mais à chaque tour de roue, je crois sentir notre équipage tomber en pièces, nous cassons si souvent que mes appréhensions ne sont que trop justifiées. Sans mon valet de chambre italien qui me sert de charron et de serrurier, nous serions déjà restés en chemin; cependant j'admire l'air de nonchalance avec lequel nos cochers prennent possession de leur siége. Ils s'asseyent de côté avec une grâce non apprise, et bien préférable à l'élégance étudiée des cochers civilisés. Quand la route descend, ils se dressent tout à coup sur leurs pieds et mènent debout, le corps légèrement arqué, les bras et les huit rênes tendus. Dans cette attitude de bas-relief antique, on les prendrait pour des cochers du cirque. On fend l'air, des nuages de poussière semblables à l'écume des flots bouillonnants sous un navire marquent le passage des chevaux sur la terre qu'ils effleurent à peine. Alors les ressorts anglais font éprouver à la caisse de la voiture un balancement semblable à celui d'une barque emportée par un vent furieux, mais dont la violence est neutralisée par des courants contraires; dans ce choc des éléments, on sent le char près de s'effondrer: cependant il fuit dans la carrière; on croit relire Pindare, on croit rêver par cette foudroyante rapidité; il s'établit alors je ne sais quel rapport entre la volonté de l'homme et l'intelligence de la bête. Il y va de la vie pour tous; ce n'est pas seulement d'après une impulsion mécanique que l'équipage est guidé, on reconnaît qu'il y a là échange de pensées et de sentiments: c'est de la magie animale, un vrai magnétisme. Cette manière de marcher me paraît un prodige continuel. Le conducteur miraculeusement obéi, accroît la surprise du voyageur en faisant arrêter, tourner à volonté ses quatre animaux qu'il guide de front comme un seul cheval. Tantôt il les resserre au point de ne tenir guère plus de place qu'un attelage de deux chevaux et ils passent alors dans d'étroits défilés; tantôt il les espace de manière à ce qu'ils remplissent à eux seuls la moitié de la grande route. C'est un jeu, c'est une guerre qui tient sans cesse en haleine l'esprit et les sens. En fait de civilisation, tout est incomplet en Russie, parce que tout est moderne; sur le plus beau chemin du monde, il reste toujours quelque travail interrompu; à chaque instant, vous rencontrez des ponts volants ou provisoires, et que vous êtes obligé de traverser pour sortir brusquement de la chaussée principale, obstruée par quelque réparation urgente; alors le cocher, sans ralentir sa course, fait tourner le quadrige sur place et le mène hors de la route au grand galop comme un habile écuyer dirigerait sa monture. Reste-t-on sur la grande route, on n'y marche jamais droit, car presque tout le temps du relais, on serpente d'un côté du chemin à l'autre, et toujours avec la même adresse, la même rapidité furieuse, entre une multitude de petites charrettes à un cheval, dispersées sans ordre sur la chaussée, parce que dix de ces chariots au moins étant conduits par un seul roulier, cet homme unique ne peut maintenir en ligne un si grand nombre de voitures traînées chacune par un cheval quinteux. En Russie, l'indépendance s'est réfugiée chez les bêtes.

La route est donc nécessairement encombrée par tous ces chariots, et sans l'adresse des postillons russes à trouver un passage au milieu de ce labyrinthe mouvant, il faudrait que la poste marchât au train des rouliers, c'est-à-dire au pas. Ces voitures de transport ressemblent à de grandes tonnes coupées en long par la moitié et posées ainsi tout ouvertes sur des brancards à essieux: ce sont des espèces de coquilles de noix qui rappellent un peu nos chars de Franche-Comté, mais seulement sous le rapport de la légèreté, car la construction de l'équipage et la manière d'atteler sont particulières à la Russie. On voiture là-dessus, en fait de denrées, tout ce qu'on ne fait pas voyager par eau. Le chariot est attelé d'un seul cheval assez petit, mais dont la force est proportionnée à la charge qu'il traîne; cet animal courageux, plein de nerf, tire peu, mais il lutte longtemps avec énergie, il marche jusqu'à la mort et tombe avant de s'arrêter; aussi sa vie est-elle courte autant que généreuse; en Russie un cheval de douze ans est un phénomène.

Rien n'est plus original, plus différent de tout ce que j'ai vu ailleurs que l'aspect des voitures, des hommes et des bêtes qu'on rencontre sur les chemins de ce pays. Le peuple russe a reçu en partage l'élégance naturelle, la grâce qui fait que tout ce qu'il arrange, tout ce qu'il touche ou ce qu'il porte prend à son insu et malgré lui un aspect pittoresque. Condamnez des hommes d'une race moins fine à faire usage des maisons, des habits, des ustensiles des Russes, ces objets vous paraîtront tout simplement hideux; ici je les trouve étranges, singuliers, mais significatifs et dignes d'être peints. Condamnez les Russes à porter le costume des ouvriers de Paris, ils en feront quelque chose d'agréable à l'œil; ou pour mieux dire, jamais Russe n'imaginerait des ajustements si dénués de goût. La vie de ce peuple est amusante, si ce n'est pour lui-même, au moins pour le spectateur; l'ingénieux tour d'esprit de l'homme a réussi à triompher du climat et des obstacles de tous genres que la nature opposait à la vie sociale dans un désert sans poésie. Le contraste de l'aveugle soumission politique d'un peuple attaché à la glèbe, et de la lutte énergique et continue de ce même peuple contre la tyrannie d'un climat ennemi de la vie, son indépendance sauvage vis-à-vis de la nature perce à chaque instant sous le joug du despotisme, et c'est une source inépuisable de tableaux piquants et de méditations graves. Pour faire un voyage de Russie complet, il faudrait associer un Horace Vernet à un Montesquieu.

Dans aucune de mes courses je n'ai regretté, comme je le fais dans celle-ci, de me sentir peu de talent pour le dessin. La Russie est moins connue que l'Inde, elle a été moins souvent décrite et dessinée: elle est néanmoins tout aussi curieuse que l'Asie, même sous le rapport de l'art, de la poésie, et surtout de l'histoire.

Tout esprit sérieusement préoccupé des idées qui fermentent dans le monde politique, ne peut que gagner à examiner de près cette société, gouvernée, en principe, à la manière des États le plus anciennement nommés dans les annales du monde, mais déjà toute pénétrée des idées qui fermentent dans les nations modernes les plus révolutionnaires… La tyrannie patriarcale des gouvernements de l'Asie en contact avec les théories de la philanthropie moderne, les caractères des peuples de l'Orient et de l'Occident incompatibles par nature et pourtant violemment enchaînés l'un à l'autre dans une société à demi barbare, mais régularisée par la peur; c'est un spectacle dont on ne peut jouir qu'en Russie; et certes, nul homme qui pense ne regrettera la peine qu'il faut prendre pour venir l'examiner de près.

L'État social, intellectuel et politique de la Russie actuelle, est le résultat, et pour ainsi dire le résumé des règnes d'Ivan IV, surnommé le Terrible, par la Russie elle-même, de Pierre Ier, dit le Grand, par des hommes qui se glorifient de singer l'Europe, et de Catherine II, divinisée par un peuple qui rêve la conquête du monde et qui nous flatte en attendant qu'il nous dévore; tel est le redoutable héritage dont l'Empereur Nicolas dispose… Dieu sait à quelle fin!… Nos neveux l'apprendront, car sur les faits de ce monde un homme de l'avenir sera aussi éclairé que la Providence l'est aujourd'hui.