À toutes les postes où je suis descendu pendant la nuit, j'ai trouvé une rangée de peaux de mouton noires jetées dans la rue le long des maisons. Ces toisons, que je prenais pour des sacs oubliés à terre, étaient des hommes couchés à la belle étoile pour jouir du frais. Nous avons cet été des chaleurs telles qu'on n'en a pas vu en Russie de mémoire d'homme. Le soleil lui-même penche pour cet Empire.
Les peaux de mouton, taillées en petites redingotes, servent non-seulement d'habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, se reposent au milieu des champs, ôtent leur houppelande, et s'en font un toit pittoresque pour se défendre des rayons du soleil: ils passent, avec l'ingénieuse adresse qui les distingue des hommes de l'occident de l'Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s'en faire un abri, et dormir tranquillement à l'ombre de leur draperie rustique. Cet habit fort chaud est d'une forme élégante; il serait joli s'il n'était toujours vieux et graisseux; un pauvre paysan ne peut renouveler souvent un ajustement qui coûte si cher; ils le portent jusqu'à l'user.
Le paysan russe est industrieux, et sait se tirer d'embarras en toute occasion: il ne sort jamais sans sa hache, petit instrument de fer propre à tout dans les mains d'un homme adroit au milieu d'un pays où le bois ne manque pas encore. Avec un Russe à votre service, si vous vous perdiez dans une forêt, vous auriez une maison en peu d'heures pour y passer la nuit plus commodément peut-être et à coup sûr plus proprement que dans un vieux village. Mais si vous avez des objets de cuir, ils ne sont en sûreté nulle part: les Russes volent avec l'adresse qu'ils mettent à tout les courroies, les tabliers, les sangles de vos malles et de vos voitures; ce qui n'empêche pas ces mêmes hommes d'être fort dévots.
Je n'ai jamais achevé un relais sans que mon postillon fît au moins vingt signes de croix pour saluer autant de petites chapelles; puis, remplissant avec la même ponctualité ses devoirs de politesse, il saluait de son bonnet tous les charretiers qu'il rencontrait, et Dieu sait si le nombre en était grand!… Ces formalités accomplies, nous arrivions à la poste, où il se trouvait toujours que, soit en attelant, soit en dételant, l'adroit, le pieux, le poli filou nous avait volé quelque chose, une valise servant de ferrière, une courroie, une enveloppe de malle, ne fût-ce qu'une bougie de lanterne, un clou, une vis; enfin il ne retournait jamais au logis les mains nettes, et me rappelait, à mes dépens, le naïf et caractéristique dicton russe: «Notre-Seigneur volerait aussi s'il n'avait pas les mains percées.»
Ces hommes sont extrêmement avides d'argent, mais ils n'osent se plaindre quand on les paie mal. C'est ce qui arrivait souvent ces jours derniers à ceux qui nous menaient, parce que mon feldjæger gagnait sur le prix des guides dont je lui avais remis le montant d'avance à Pétersbourg avec celui des chevaux pour toute la route. Dans le cours du voyage, m'étant aperçu de cette supercherie, je suppléais de ma poche aux guides du malheureux postillon privé d'une partie du salaire que, d'après les habitudes des voyageurs ordinaires, il avait le droit d'espérer de moi, et le fripon de feldjæger s'étant aperçu à son tour de ma générosité (c'est ainsi qu'il appelait ma justice), s'en plaignit effrontément, en me disant qu'il ne pourrait plus répondre de moi en voyage si je continuais de le contrarier dans le légitime exercice de son autorité.
Au surplus, faut-il s'étonner de voir les hommes du commun dénués de sentiments délicats dans un pays où les grands regardent les plus simples règles de la probité comme des lois bonnes pour régir les bourgeois, mais qui ne peuvent atteindre des hommes de leur rang? Ne croyez pas que j'exagère: je vous dis ce que je vois; un orgueil aristocratique, dégénéré et contraire au véritable honneur, règne en Russie dans la plupart des familles prépondérantes. Dernièrement, une grande dame me fit, sans s'en douter, un aveu naïf; son discours m'a trop frappé pour que je ne sois pas sûr de vous le rendre mot à mot; de pareils sentiments, assez communs ici parmi les hommes, sont rares parmi les femmes qui ont conservé mieux que leurs maris ou que leurs frères la tradition des idées véritablement nobles. Voilà pourquoi ce langage m'a doublement surpris dans la bouche de la personne qui le tenait.
«Nous ne saurions, disait-elle, nous faire une juste idée d'un état social tel que le vôtre; on m'assure qu'en France aujourd'hui le plus grand seigneur pourrait être mis en prison pour une dette de deux cents francs: c'est révoltant; voyez la différence: il n'y a pas dans toute la Russie un fournisseur, un marchand qui osât nous refuser du crédit pour un temps illimité; avec vos opinions aristocratiques, ajouta-t-elle, vous devez vous trouver à l'aise chez nous. Il y a plus de rapports entre les Français de l'ancien régime et nous, qu'entre aucune des autres nations de l'Europe.»
Il est certain que j'ai rencontré plusieurs vieux Russes qui ont la réputation de faire très-bien de petits couplets impromptus.
Je ne saurais vous dire ce qu'il m'a fallu d'empire sur moi-même pour ne pas protester soudain et hautement contre l'affinité dont se vantait cette dame. Cependant malgré ma prudence obligée, je ne pus m'empêcher de lui faire remarquer qu'un homme qui passerait aujourd'hui chez nous pour un aristocrate ultra pourrait bien être rangé, à Pétersbourg, parmi les libéraux les plus exagérés; et je finis en ajoutant: «Quand vous m'assurez que, dans vos familles, on ne pense pas qu'il soit nécessaire de payer ses dettes, je ne vous en crois pas sur parole.
—Vous avez tort; plusieurs d'entre nous ont des fortunes énormes, mais ils seraient ruinés s'ils voulaient payer ce qu'ils doivent.»