J'ai regardé d'abord ce langage comme une vanterie de mauvais goût, ou même comme un piége tendu à ma crédulité; mais les informations que j'ai prises plus tard m'ont prouvé qu'il était sérieux.
Pour me faire comprendre à quel point les personnes du grand monde en Russie ont l'esprit français, la même dame me racontait qu'un de ses parents chez lequel on jouait un jour des vaudevilles, répondit par des vers improvisés à d'autres vers chantés en l'honneur du maître de la maison, le tout sur le même air: «Vous voyez combien nous sommes Français,» ajoutait-elle avec un orgueil qui me faisait rire tout bas. «Oui, plus que nous, répondis-je,» et nous parlâmes d'autre chose. Je me figurais l'étonnement de cette dame franco-russe, arrivant à Paris dans les salons[22] de madame ***, et demandant à notre France actuelle ce qu'est devenue la France du temps de Louis XV.
Sous l'Impératrice Catherine, la conversation du palais et celle de quelques personnes de la cour ressemblait à celle des salons de Paris: aujourd'hui nous sommes plus sérieux en paroles, ou du moins plus hardis qu'aucun des peuples de l'Europe, et sous ce rapport nos Français modernes sont loin de ressembler aux Russes, car nous parlons de tout et les Russes ne parlent de rien.
Le règne de Catherine a laissé dans la mémoire de quelques dames russes des traces profondes; ces dames aspirant au titre de femmes d'État, ont le génie de la politique, et comme plusieurs d'entre elles joignent à ce don des mœurs qui rappellent tout à fait celles du XVIIIe siècle, ce sont autant d'Impératrices voyageuses remplissant l'Europe du bruit de leur dévergondage, mais qui sous ce cynisme de conduite cachent un profond esprit de gouvernement et d'observation. Grâce au génie d'intrigue de ces Aspasies du Nord, il n'y a presque pas une capitale en Europe qui n'ait deux ou trois ambassadeurs russes: l'un public, accrédité, reconnu et revêtu de tous les insignes de sa charge: les autres, secrets, non avoués, non responsables, et faisant en jupe et en bonnet le double rôle d'ambassadeur indépendant et d'espion de l'ambassadeur officiel.
Dans tous les temps des femmes ont été employées avec succès aux négociations politiques; plusieurs des révolutionnaires modernes se sont servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sûreté, et avec plus de secret; l'Espagne a vu de ces infortunées devenues des héroïnes par le courage avec lequel elles ont subi la punition de leur dévouement amoureux, car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage d'une Espagnole. Chez les femmes russes, au contraire, l'amour est l'accessoire. La Russie a toute une diplomatie féminine organisée, et l'Europe n'est peut-être pas assez attentive à ce singulier moyen d'influence. Avec son armée cachée d'agents amphibies, d'amazones politiques, à l'esprit fin et mâle, au langage féminin, la cour de Russie recueille des nouvelles, reçoit des rapports, des avis qui, s'ils étaient connus, expliqueraient bien des mystères, donneraient la clef de bien des contradictions, révéleraient bien des petitesses.
La préoccupation politique de la plupart des femmes russes rend leur conversation insipide, d'intéressante qu'elle pourrait être. Ce malheur arrive surtout aux femmes les plus distinguées, qui sont naturellement les plus distraites lorsque l'entretien ne roule pas sur des sujets graves: il y a un monde entre leurs pensées et leurs discours: les paroles qu'elles vous disent vous trompent, car leur esprit est ailleurs; elles pensent toujours à autre chose qu'à ce dont elles parlent; il résulte de cette division un manque d'accord, une absence de naturel, en un mot, une duplicité fatigante dans les rapports ordinaires de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu divertissante; on en supporte les ennuis par le sentiment du devoir, et il en sort quelquefois des traits de lumière qui animent la conversation des hommes d'État; mais la politique frauduleuse, la politique d'amateur est le fléau de la conversation. L'esprit qui se livre par choix à cette occupation mercenaire s'avilit, s'annule, et perd son éclat sans compensation comme sans excuse.
On m'assure que le sentiment moral n'est presque pas développé parmi les paysans russes, et mon expérience journalière confirme les récits que j'entends faire aux personnes le moins instruites.
Un grand seigneur m'a conté qu'un homme à lui, habile en je ne sais quel métier, était venu en permission exercer son talent à Pétersbourg: au bout de deux ans révolus, on lui donne congé pour quelques semaines, qu'il désire aller passer dans son village, près de sa femme. Il revient à Pétersbourg au jour prescrit.
«Es-tu content d'avoir revu ta famille? lui dit son maître.
—Fort content, réplique naïvement l'ouvrier; ma femme m'avait donné deux enfants de plus en mon absence, et je les ai trouvés chez nous avec grand plaisir.»