La faveur de l'avancement ne se demande jamais, mais elle se brigue toujours.
Il y a là une force de fermentation immense mise à la disposition du chef de l'État. Les médecins se plaignent de ne pouvoir donner la fièvre à certains patients pour les guérir des maladies chroniques: le Czar Pierre a inoculé la fièvre de l'ambition à tout son peuple pour le rendre plus pliable et pour le gouverner à sa guise.
L'aristocratie anglaise est également indépendante de la naissance, puisqu'elle tient à deux choses qui s'acquièrent: à la charge et à la terre. Or si cette aristocratie, toute mitigée qu'elle est, prête encore une énorme influence à la couronne, quelle ne doit donc pas être la puissance d'un maître de qui relèvent toutes ces choses à la fois, en droit comme en fait?…
Il résulte d'une semblable organisation sociale une fièvre d'envie tellement violente, une tension si constante des esprits vers l'ambition, que le peuple russe a dû devenir inepte à tout, excepté à la conquête du monde. J'en reviens toujours à ce terme, parce qu'on ne peut s'expliquer que pour un tel but l'excès des sacrifices imposés ici à l'individu par la société. Si l'ambition excessive dessèche le cœur d'un homme, elle peut bien aussi tarir la pensée, égarer le jugement d'une nation au point de lui faire sacrifier sa liberté à la victoire. Sans cette arrière-pensée, avouée ou non, et à laquelle bien des hommes obéissent peut-être à leur insu, l'histoire de Russie me paraîtrait une énigme inexplicable.
Ici s'élève une question capitale: la pensée conquérante qui est la vie secrète de la Russie, est-elle un leurre propre à séduire plus ou moins longtemps des populations grossières, ou bien doit-elle un jour se réaliser?
Ce doute m'obsède sans cesse, et malgré tous mes efforts je n'ai pu le résoudre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que depuis que je suis en Russie, je vois en noir l'avenir de l'Europe. Pourtant ma conscience m'oblige à vous avouer que cette opinion est combattue par des hommes très-sages et très-expérimentés.
Ces hommes disent que je m'exagère la puissance russe, que chaque société a ses fatalités, que le destin de celle-ci est de pousser ses conquêtes vers l'Orient, puis de se diviser elle-même. Ces esprits qui s'obstinent à ne pas croire au brillant avenir des Slaves conviennent avec moi des heureuses et aimables dispositions de ce peuple; ils reconnaissent qu'il est doué de l'instinct du pittoresque, ils lui accordent le sentiment musical; ils concluent que ces dispositions peuvent l'aider à cultiver les beaux-arts jusqu'à un certain point, mais qu'elles ne suffisent pas à réaliser les prétentions dominatrices que je lui attribue ou que je suppose à son gouvernement. «Le génie scientifique manque aux Russes, ajoutent-ils, ils n'ont jamais montré de puissance créatrice; n'ayant reçu de la nature qu'un esprit paresseux et superficiel, s'ils s'appliquent, c'est par peur plus que par penchant; la peur les rend aptes à tout entreprendre, à ébaucher tout; mais aussi elle les empêche d'aller loin sur aucune route; le génie est de sa nature hardi comme l'héroïsme, il vit de liberté, tandis que la peur et l'esclavage n'ont qu'un règne et une sphère bornés comme la médiocrité dont ils sont les armes. Les Russes bons soldats sont mauvais marins; en général, ils sont plus résignés que réfléchis; plus religieux que philosophes, ils ont plus d'obéissance que de volonté, leur pensée manque de ressort comme leur âme de liberté[2]. Ce qui leur paraît le plus difficile et ce qui leur est le moins naturel, c'est d'occuper sérieusement leur intelligence et de fixer leur imagination, afin de l'exercer utilement: toujours enfants, ils pourront pour un moment être conquérants dans le domaine du sabre; ils ne le seront jamais dans celui de la pensée; or, un peuple qui n'a rien à enseigner aux peuples qu'il veut subjuguer n'est pas longtemps le plus fort.
«Physiquement même les paysans français et anglais sont plus robustes que les Russes: ceux-ci sont plus agiles que musculeux, plus féroces qu'énergiques, plus rusés qu'entreprenants; ils ont le courage passif, mais ils manquent d'audace et de persévérance: l'armée, si remarquable par sa discipline et par sa bonne tenue les jours de parade, est composée, à l'exception de quelques corps d'élite, d'hommes bien habillés quand ils se montrent en public, mais tenus salement lorsqu'ils restent dans l'intérieur des casernes. Le teint hâve des soldats trahit la souffrance et la faim; car les fournisseurs volent ces malheureux qui ne sont pas assez payés pour subvenir à leurs besoins, en prélevant sur leur solde de quoi se mieux nourrir: les deux campagnes de Turquie ont assez montré la faiblesse du colosse: bref, une société qui n'a pas goûté de la liberté en naissant, et chez laquelle toutes les grandes crises politiques ont été provoquées par l'influence étrangère, énervée dans son germe, n'a pas un long avenir…»
De tout cela l'on conclut que la Russie puissante chez elle, redoutable tant qu'elle ne luttera qu'avec des populations asiatiques, se briserait contre l'Europe le jour où elle voudrait jeter le masque et faire la guerre pour soutenir son arrogante diplomatie.
Telles sont, ce me semble, les plus fortes raisons opposées à mes craintes par les optimistes politiques. Je n'ai point affaibli les arguments de mes adversaires; ils m'accusent d'exagérer le danger. À la vérité, mon opinion est partagée par d'autres esprits tout aussi graves et qui ne cessent de reprocher aux optimistes leur aveuglement, en les exhortant à reconnaître le mal avant qu'il soit devenu irrémédiable. Je vous ai présenté la question sous ses deux faces; prononcez: votre arrêt sera pour moi d'un grand poids; toutefois, je vous préviens que si votre décision m'est contraire, elle n'aura d'autre résultat prochain que de me forcer à défendre mon opinion le plus longtemps et le plus vigoureusement possible, en tâchant de l'étayer par de meilleures raisons. Je vois le colosse de près, et j'ai peine à me persuader que cette œuvre de la Providence n'ait pour but que de diminuer la barbarie de l'Asie. Il me semble qu'elle est principalement destinée à châtier la mauvaise civilisation de l'Europe par une nouvelle invasion; l'éternelle tyrannie orientale nous menace incessamment et nous la subirons si nos extravagances et nos iniquités nous rendent dignes d'un tel châtiment.