Vous n'attendez pas de moi un voyage complet; je néglige de vous parler de bien des choses célèbres ou intéressantes, parce qu'elles n'ont fait que peu d'impression sur moi: je veux rester libre, et ne décrire que ce qui me frappe vivement. Les nomenclatures obligées me dégoûteraient des voyages: il y a bien assez de catalogues sans que j'ajoute mes listes à tant de chiffres.
On ne peut rien voir ici sans cérémonie et sans préparation. Aller quelque part que ce soit, quand l'envie vous prend d'y aller, c'est chose impossible; s'il faut prévoir quatre jours d'avance où vous portera votre fantaisie, autant n'avoir point de fantaisie: c'est à quoi l'on finit par se résigner en vivant ici. L'hospitalité russe, hérissée de formalités, rend la vie difficile aux étrangers les plus favorisés; c'est un prétexte honnête pour gêner les mouvements du voyageur et pour borner la licence de ses observations. On vous fait soi-disant les honneurs du pays, et grâce à cette fastidieuse politesse, l'observateur ne peut visiter les lieux, examiner les choses qu'avec un guide; n'étant jamais seul, il a plus de peine à juger d'après lui-même, et c'est ce qu'on veut. Pour entrer en Russie, il faut déposer, avec votre passe-port, votre libre arbitre à la frontière. Voulez-vous voir les curiosités d'un palais? on vous donnera un chambellan qui vous en fera les honneurs du haut en bas, et vous forcera par sa présence à observer chaque chose en détail, c'est-à-dire à ne voir que de son point de vue et à tout admirer sans choix. Voulez-vous parcourir un camp, qui n'a d'autre intérêt pour vous que le site des baraques, l'aspect pittoresque des uniformes, la beauté des chevaux, la tenue du soldat sous la tente? un officier, quelquefois un général vous accompagnera: un hôpital? le médecin en chef vous escortera: une forteresse? le gouverneur vous la montrera ou plutôt vous la cachera poliment: une école, un établissement public quelconque? le directeur, l'inspecteur sera prévenu de votre visite, vous le trouverez sous les armes, et l'esprit bien préparé à braver votre examen: un édifice? l'architecte vous en fera parcourir toutes les parties, et vous expliquera de lui-même tout ce que vous ne lui demanderez pas afin d'éviter de vous instruire de ce que vous avez intérêt d'apprendre.
Il résulte de ce cérémonial oriental que pour ne point passer votre temps à faire le métier de demander des permissions, vous renoncez à voir bien des choses; premier avantage!… Ou si votre curiosité est assez robuste pour vous faire persister à importuner les gens, vous serez au moins surveillé de si près dans vos perquisitions qu'elles n'aboutiront à rien; vous ne communiquerez qu'officiellement avec les chefs des établissements soi-disant publics, et l'on ne vous laissera d'autre liberté que celle d'exprimer devant l'autorité légitime votre admiration commandée par la politesse, par la prudence et par une reconnaissance dont les Russes sont fort jaloux. On ne vous refuse rien, mais on vous accompagne partout: la politesse devient ici un moyen de surveillance.
Voilà comme on vous tyrannise sous prétexte de vous faire honneur. Tel est le sort des voyageurs privilégiés. Quant aux voyageurs non protégés, ils ne voient rien du tout. Ce pays est organisé de façon que sans l'intervention immédiate des agents de l'autorité, nul étranger ne peut le parcourir agréablement ni même sûrement. Vous reconnaissez, j'espère, les mœurs et la politique de l'Orient déguisées sous l'urbanité européenne… Cette alliance de l'Orient et de l'Occident dont on retrouve les conséquences à chaque pas est ce qui caractérise l'Empire russe.
La demi-civilisation procède par des formalités; une civilisation raffinée les fait disparaître; c'est ainsi que la politesse parfaite exclut les façons.
Les Russes sont encore persuadés de l'efficacité du mensonge, et cette illusion m'étonne de la part de gens qui en ont tant usé… Ce n'est pas que leur esprit manque de finesse ou de compréhension; mais dans un pays où les gouvernants n'ont pas encore compris les avantages de la liberté, même pour eux, les gouvernés doivent reculer devant les inconvénients immédiats de la sincérité. On est forcé de le répéter à chaque instant: ici, peuples et grands, tous nous rappellent les Grecs du Bas-Empire.
Je ne suis peut-être pas assez reconnaissant des soins dont ce peuple affecte d'entourer un étranger connu; c'est que je vois le fond des pensées et que je me dis malgré moi: tout cet empressement montre moins de bienveillance qu'il ne trahit d'inquiétude.
On veut, d'après le judicieux précepte de Monomaque[3], que l'étranger sorte content du pays.
Ce n'est pas que le vrai pays se soucie de ce qu'on dit et pense de lui; mais quelques familles prépondérantes sont travaillées du puéril désir de refaire en Europe la réputation de la Russie.
Si je regarde plus avant, j'aperçois, sous le voile dont on se plaît à couvrir les objets, le goût du mystère pour le mystère même; c'est un effet de l'habitude et de la complexion… Ici la réserve est à l'ordre du jour, comme l'imprudence l'est à Paris.