Leur climat lui-même est complice de la tyrannie. Le froid de ce pays ne permet pas d'y construire de vastes églises, où les fidèles seraient gelés pendant la prière; ici l'esprit n'est point élevé au ciel par la pompe de l'architecture religieuse; sous cette zone, l'homme ne peut bâtir au bon Dieu que des donjons obscurs. Les sombres cathédrales du Kremlin, avec leurs voûtes étroites et leurs épaisses murailles ressemblent à des caves, ce sont des prisons peintes comme les palais sont des geôles dorées.
Des merveilles de cette effrayante architecture il faut dire ce que les voyageurs disent de l'intérieur des Alpes: ce sont de belles horreurs.
Suite de la lettre vingt-cinquième.
Le même jour, au soir.
Mon œil s'enflamme de plus en plus: je viens de faire appeler un médecin qui m'a condamné à rester trois jours dans ma chambre avec un bandeau. Heureusement que l'un de mes yeux me reste; je puis m'occuper.
J'ai le projet d'employer ces trois jours de loisir forcé à terminer un travail commencé pour vous à Pétersbourg et interrompu par les agitations de la vie que je menais dans cette ville. C'est l'aperçu du règne d'Ivan IV, le tyran par excellence, et l'âme du Kremlin. Ce n'est pas qu'il ait bâti cette forteresse, mais il y est né, il y est mort, il y revient, son esprit y demeure.
Le plan en fut conçu et exécuté par son aïeul Ivan III et par des hommes de cette trempe; et je veux me servir de ces figures colossales comme de miroirs pour vous représenter le Kremlin, qu'il me faut, je le sens, renoncer à vous peindre tout simplement; car ici mes paroles ne vont pas aux choses. D'ailleurs cette manière détournée de compléter une description me paraît neuve, et je la crois sûre; aussi bien j'ai fait jusqu'à présent ce qui dépendait de moi pour vous donner l'idée du lieu en lui-même, il faut maintenant vous faire l'histoire des hommes qui l'habitèrent.
Si de l'arrangement d'une maison nous déduisons le caractère de la personne qui l'habite, ne pouvons-nous pas, par une opération d'esprit analogue, nous figurer l'aspect des édifices d'après les hommes pour lesquels ils furent construits? Nos passions, nos habitudes, notre génie sont bien assez puissants pour se graver ineffaçablement jusque sur les pierres de nos demeures.
Certes, s'il existe un monument auquel puisse s'appliquer ce procédé de l'imagination, c'est le Kremlin…
On voit là l'Europe et l'Asie en présence, et le génie des Grecs du
Bas-Empire les unit.