À tout prendre, soit que l'on considère cette forteresse sous le rapport purement historique, soit qu'on la contemple du point de vue poétique et pittoresque, c'est le monument le plus national de la Russie, et, par conséquent, le plus intéressant pour les Russes comme pour les étrangers.
Je vous l'ai dit, Ivan IV n'a point bâti le Kremlin: ce sanctuaire du despotisme fut reconstruit en pierre sous Ivan III, en 1485, par deux architectes italiens, Marco et Pietro Antonio, appelés à Moscou par le Grand Prince[27], qui voulait relever les remparts naguère de bois de la forteresse fondée plus anciennement sous Dmitri Donskoï.
Mais si ce palais n'est pas l'œuvre d'Ivan IV, il est sa pensée. C'est par esprit de prophétie que ce grand Roi a élevé le palais du tyran son petit-fils. Il y a eu des architectes italiens partout: nulle part ces hommes n'ont rien produit qui ressemble à l'œuvre accomplie par eux à Moscou. J'ajoute qu'il y a eu ailleurs des souverains absolus, injustes, arbitraires, bizarres, et que pourtant le règne d'aucun de ces monstres ne ressemble au règne d'Ivan IV: la même graine germant sous des zones et dans des terrains différents produit des plantes du même genre, mais de dimensions et d'aspects divers. La terre ne verra pas deux chefs-d'œuvre du despotisme pareils au Kremlin, ni deux nations aussi superstitieusement patientes que le fut la nation moscovite sous le règne fabuleux de son tyran.
Les suites s'en font encore sentir de nos jours. Si vous m'aviez accompagné dans ce voyage, vous découvririez, avec moi, au fond de l'âme du peuple russe les inévitables ravages du pouvoir arbitraire poussé à ses dernières conséquences; d'abord c'est une indifférence sauvage pour la sainteté de la parole, pour la vérité des sentiments, pour la justice des actes; puis c'est le mensonge triomphant, le manque de probité, la mauvaise foi, la fraude sous toutes les formes; en un mot, le sens moral est émoussé.
Il me semble voir une procession de vices sortir par toutes les portes du Kremlin pour inonder la Russie.
Pierre Ier disait qu'il faudrait trois juifs pour tromper un Russe; nous qui ne sommes pas obligés de ménager nos termes comme un Empereur, nous traduisons ce mot ainsi: «Un Russe à lui seul attraperait trois juifs.»
D'autres nations ont supporté l'oppression, la nation russe l'a aimée; elle l'aime encore. Ce fanatisme d'obéissance n'est-il pas caractéristique? Ici, toutefois, on ne peut nier que cette manie populaire ne devienne, par exception, le principe d'actions sublimes. Dans ce pays inhumain, si la société a dénaturé l'homme, elle ne l'a pas rapetissé: il n'est pas bon, mais il n'est pas mesquin: c'est aussi ce qu'on peut dire du Kremlin. Cela ne fait pas plaisir à regarder, mais cela fait peur. Ce n'est pas beau, c'est terrible, terrible comme le règne d'Ivan IV.
Un tel règne aveugle à jamais l'âme humaine chez la nation qui l'a subi patiemment jusqu'au bout: les derniers neveux de ces hommes, stigmatisés par les bourreaux, se ressentiront de la prévarication de leurs pères: le crime de lèse-humanité dégrade les peuples jusque dans leur postérité la plus reculée. Ce crime ne consiste pas seulement à exercer l'injustice, mais à la tolérer; un peuple qui, sous prétexte que l'obéissance est la première des vertus, lègue la tyrannie à ses neveux, méconnaît ses propres intérêts; il fait pis que cela, il manque à ses devoirs.
L'aveugle patience des sujets, leur silence, leur fidélité à des maîtres insensés sont de mauvaises vertus: la soumission n'est louable, la souveraineté vénérable qu'autant qu'elles deviennent des moyens d'assurer les droits de l'humanité. Quand le Roi les méconnaît, quand il oublie à quelles conditions il est permis à un homme de régner sur ses semblables, les citoyens ne relèvent plus que de Dieu, leur maître éternel, qui les délie du serment de fidélité au maître temporel.
Voilà des restrictions que les Russes n'ont jamais admises ni comprises; pourtant elles sont nécessaires au développement de la vraie civilisation; sans elles, il arriverait un moment où l'état social deviendrait plus nuisible qu'utile à l'humanité, et les sophistes auraient beau jeu pour renvoyer l'homme au fond des bois.