Cependant une telle doctrine, avec quelque modération qu'on l'expose et qu'on veuille la mettre en pratique, passe pour séditieuse à Pétersbourg, bien qu'elle ne soit que l'application des saintes Écritures. Donc, les Russes de nos jours sont les dignes enfants des sujets d'Ivan IV. C'est un des motifs qui me décident à vous faire le court résumé de ce règne.
En France j'avais oublié cette histoire; mais en Russie on est bien forcé de s'en retracer les affreux détails. Ce sera le sujet de ma prochaine lettre; ne craignez pas l'ennui: jamais récit ne fut plus intéressant, ou du moins plus curieux.
Cet insensé a, pour ainsi dire, dépassé les limites de la sphère où la créature a reçu de Dieu, sous le nom de libre arbitre, la permission de faire du mal: jamais le bras de l'homme n'a porté si loin. La brutale férocité d'Ivan IV fait pâlir les Tibère, les Néron, les Caracalla, les Louis XI, les Pierre-le-Cruel, les Richard III, les Henri VIII, enfin tous les tyrans anciens et modernes avec leurs juges les plus incorruptibles: Tacite à leur tête.
Aussi, avant de vous retracer les détails de ces incroyables excès, je sens le besoin de protester de mon exactitude. Je ne citerai rien de mémoire; en commençant ce voyage, j'ai rempli ma voiture des livres qui m'étaient nécessaires, et la principale source où j'ai puisé, c'est Karamsin, auteur qui ne peut être récusé par les Russes, puisqu'on lui reproche d'avoir adouci plutôt qu'exagéré les faits défavorables à la renommée de sa nation. Une prudence excessive et qui va jusqu'à la partialité, tel est le défaut de cet auteur: en Russie le patriotisme est toujours entaché de complaisance. Tout écrivain russe est courtisan: Karamsin l'était: j'en trouve la preuve dans une petite brochure publiée par un autre courtisan, le prince Wiasemski: c'est la description de l'incendie du palais d'hiver à Pétersbourg, description qui est écrite tout à la louange du souverain, lequel cette fois a mérité les éloges qu'on lui adresse. On y trouve le passage suivant:
«Quelle est la noble famille de Russie qui n'ait aussi quelque glorieux souvenir à revendiquer dans ses murs[28]? Nos pères, nos ancêtres, toutes nos illustrations politiques, administratives, guerrières, y reçurent des mains du souverain, et au nom de la patrie, les témoignages éclatants dus à leurs travaux, à leurs services, à leur valeur. C'est ici que Lomonosloff, que Derjavine firent résonner leur lyre nationale, que Karamsin lut les pages de son histoire devant un auditoire auguste[29]. Ce palais était le palladium (sic) des souvenirs de toutes nos gloires; c'était le Kremlin de notre histoire moderne.» (Incendie du palais d'hiver à Saint-Pétersbourg, par le prince Wiasemski. Paris, G. A. Dentu, Palais-Royal, galerie vitrée, n° 13, page 11.)
On peut, on doit donc ajouter foi à Karamsin quand il raconte les monstruosités de la vie d'Ivan IV. J'affirme que tous les faits que vous lirez dans mon précis, se trouvent racontés avec plus de détails, par cet historien, dans son livre intitulé: Histoire de l'Empire de Russie, par M. de Karamsin, traduite par Jauffret et terminée par M. de Divoff, conseiller d'État actuel et chambellan de l'Empereur de Russie; onze volumes grand in-8°. Paris, à la galerie de Bossange père, libraire de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, rue de Richelieu, n°60, près de l'arcade Colbert, 1826.
LETTRE VINGT-SIXIÈME.
Histoire d'Ivan IV.—Citation de la brochure de M. de Tolstoï—Début du règne d'Ivan IV.—Effets de sa tyrannie sur les Russes.—Une des causes de sa cruauté.—Siége de Kazan.—Prise d'Astrakan.—Comment il traite ses anciens amis.—Souvenirs de son enfance.—Changement moral et physique.—Ses mariages.—Mensonge inhérent au despotisme.—Ses raffinements de cruauté.—Supplices ordonnés et surveillés par lui.—Sort de Novgorod.—Jusqu'où vont ses vengeances.—Horloges vivantes.—Ironie sanglante.—Abdication.—Ce que font les Russes à cette occasion.—Motif secret de la servilité des Russes.—Ivan reprend la couronne.—À quelle condition.—La Slobode Alexandrowsky.—L'opritchnina ou les élus.—Portrait d'Ivan IV par Karamsin.—Divers extraits du même écrivain.—Conséquences de l'opritchnina.—Lâcheté d'Ivan IV.—Sa conduite lors de l'incendie de Moscou.—Ce qu'il fait de la Livonie.—La Sibérie conquise.—Sympathie d'Ivan pour Élisabeth d'Angleterre.—Lettre d'Élisabeth à Ivan.—Projet de mariage avec Marie Hastings, parente de la reine d'Angleterre.—Travestissement d'Ivan et de ses compagnons de débauche.—Explication de la servilité des sujets d'Ivan.—Résignation religieuse.—Église russe enchaînée.—Quelle est la seule Église indépendante.—Le prêtre russe.—Sort qui attend toute Église schismatique.—Le prêtre catholique.—Autres extraits de Karamsin.—Trait de férocité du grand-duc Constantin.—Ressemblance des Russes actuels avec leurs ancêtres.—Encore une citation de Karamsin: l'ambassadeur et le supplicié.—Correspondance du Czar avec Griasnoï.—La Livonie cédée par Ivan à Batori.—Conséquence de cette trahison.—Mort du Czarewitch, le fils du Czar.—Tragédie.—Vocation divine.—Puissance de l'âme humaine.—Mort d'Ivan IV.—Son dernier crime.—APPENDICE.—Le Kremlin.—Karamsin.—Nouveaux extraits.—Excuses au despotisme.—Ce que les Russes devraient penser et dire de Karamsin.—Ce que signifie le besoin de justice qui est dans le cœur de l'homme.—Spiritualisme chrétien.—Souvenir que le peuple russe conserve d'Ivan IV.—Portrait d'Ivan III par Karamsin.—Ressemblance de Pierre-le-Grand avec les Ivan.—Extraits de M. de Ségur.—Conduite du Czar Pierre Ier envers son fils.—Supplice de Glébof.—Mort d'Alexis, fils du Czar Pierre.
Moscou, ce 11 août 1839.
Si vous n'avez pas fait une étude particulière des annales de la Russie, le travail que vous allez lire vous paraîtra le résultat d'une combinaison monstrueuse: et pourtant ce n'est que le résumé de faits authentiques.