Les calomnies d'Ivan IV sont toujours prouvées d'avance; quiconque est atteint du venin de sa parole succombe, les cadavres s'amoncellent autour de lui; mais la mort est le moindre des maux dont il accable les condamnés. Sa cruauté approfondie a découvert l'art de leur faire désirer longtemps le dernier coup. Expert dans les tortures, il jouit de la douleur de ses victimes, il la prolonge avec une infernale adresse, et dans sa cruelle sollicitude, il aime leur supplice et craint leur fin autant qu'elles la souhaitent. La mort est le seul bien qu'il accorde à ses sujets.
Il faut cependant vous décrire, une fois pour toutes, quelques-uns des raffinements de cruauté inventés par lui contre les soi-disant coupables qu'il veut punir[33]: il les fait bouillir par parties, tandis qu'on les arrose d'eau glacée sur le reste du corps: il les fait écorcher vifs en sa présence; puis il fait lacérer par lanières leurs chairs mises à nu et palpitantes; cependant ses yeux se repaissent de leur sang, de leurs convulsions; ses oreilles de leurs cris: quelquefois il les achève de sa main à coups de poignard mais le plus souvent, se reprochant cet acte de clémence comme une faiblesse, il ménage aussi longtemps que possible le cœur et la tête, pour faire durer le supplice; il ordonne qu'on dépèce les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc; puis il fait jeter un à un ces tronçons vivants à des bêtes affamées et avides de cette misérable chair dont elles s'arrachent les affreux lambeaux, en présence des victimes à demi hachées.
On soutient les torses palpitants avec des soins, avec une science, une intelligence atroces afin de les forcer d'assister plus longtemps à cette curée humaine dont ils font les frais, et où le Czar le dispute au tigre en férocité…
Il lasse les bourreaux; les prêtres ne peuvent suffire aux enterrements. Novgorod-la-Grande sera choisie pour servir d'exemple à la colère du monstre. La ville en masse, accusée de trahison en faveur des Polonais, mais coupable surtout d'avoir été longtemps indépendante et glorieuse, est empestée à dessein par la multitude des exécutions arbitraires qui ont lieu dans ses murs ensanglantés; les eaux du Volkof se corrompent sous les cadavres restés sans sépulture autour des remparts de la ville condamnée, et, comme si la mort par les supplices n'était pas assez prompte au gré du tyran, une épidémie factice rivalise avec les échafauds pour décimer plus vite les populations et pour assouvir la rage du Père, nom d'affection, ou plutôt titre que les Russes donnent machinalement à leurs tout-puissants et bien-aimés souverains quels qu'ils soient.
Sous ce règne insensé nul homme ne suit le cours naturel de sa vie, nul n'atteint le terme probable de son existence: l'impiété humaine anticipe sur la prérogative divine: la mort elle-même, la mort, réduite à la condition de valet de bourreau, perd de son prestige en proportion de ce que la vie perd de son prix. Le tyran a détrôné l'ange, et la terre, baignée de pleurs et de sang, voit avec résignation le ministre des justices de Dieu marcher docilement à la suite des sicaires du prince. Sous le Czar, la mort devient esclave d'un homme. Ce tout-puissant insensé a enrégimenté la peste, qui dépeuple, avec la soumission d'un caporal, des pays entiers dévoués à la désolation par le caprice d'un prince. La joie de cet homme est le désespoir des autres, son pouvoir, l'extermination, sa vie, la guerre sans gloire, la guerre en pleine paix, la guerre à des créatures privées de défense, nues, sans volonté, et que Dieu avait mises sous sa protection sacrée; sa loi, la haine du genre humain, sa passion, la peur; la peur double: celle qu'il ressent et celle qu'il fait sentir.
Quand il se venge, il poursuit le cours de ses justices jusqu'au dernier degré de parenté; exterminant des familles entières, jeunes filles, vieillards, femmes grosses et petits enfants; il ne se borne pas, comme les tyrans vulgaires, à frapper simplement quelques familles, quelques individus suspects: on le voit singeant le Dieu des juifs, tuer jusqu'à des provinces sans y faire grâce à personne; tout y passe, tout ce qui a eu vie disparaît: tout, jusqu'aux animaux, jusqu'aux poissons qu'il empoisonne dans les lacs, dans les rivières; le croirez-vous? il oblige des fils à faire l'office de bourreaux… contre leurs pères!… et il s'en trouve qui obéissent!!!… L'homme peut donc porter l'amour de la vie au point de tuer, de peur de la perdre, l'être à qui il la doit?
Se servant de corps humains pour horloges, Ivan invente des poisons à heure fixe, et parvient à marquer avec une régularité satisfaisante les moindres divisions de son temps par la mort de ses sujets, échelonnés avec art de minute en minute sur le chemin du tombeau qu'il tient sans cesse ouvert pour eux; la précision la plus scrupuleuse préside à ce divertissement infernal. Infernal n'est-il pas le mot propre? l'homme à lui seul inventerait-il de telles voluptés? oserait-il surtout profaner le saint nom de justice en l'appliquant à ce jeu impie?
Le monstre assiste lui-même à tous les supplices qu'il commande: la vapeur du sang l'enivre sans le saturer; il n'est jamais plus allègre que lorsqu'il a vu mourir et fait souffrir beaucoup de malheureux.
Il se fait un divertissement, que dis-je, un devoir d'insulter à leur martyre, et le tranchant de sa parole moqueuse est plus acéré que le fer de ses poignards.
Eh bien! devant ce spectacle, la Russie reste muette!!… Mais non, bientôt vous la verrez s'émouvoir; elle va protester. Gardez-vous de croire que ce soit en faveur de l'humanité outragée; elle proteste contre le malheur de perdre un prince qui la gouverne de la manière que vous venez de voir.