Le monstre, après avoir donné tant de gages de férocité, devait être connu de son peuple; il l'était!… Tout à coup, soit pour s'amuser à mesurer la longanimité des Russes, soit repentir chrétien… (il affectait du respect pour les choses saintes; l'hypocrisie même a pu se changer en dévotion vraie à certains moments d'une vie toute surnaturelle, car la grâce, cette manne des esprits, ce poison céleste pénètre par intervalles dans le cœur des plus grands criminels, tant que la mort n'a pas consommé leur réprobation)… soit donc repentir chrétien, soit peur, soit caprice, soit fatigue, soit ruse, un jour il dépose son sceptre, c'est-à-dire sa hache, et jette sa couronne à terre. Alors, mais alors seulement dans tout le cours de ce long règne, l'Empire s'émeut: la nation menacée de délivrance se réveille comme en sursaut: les Russes, jusque-là témoins muets, instruments passifs de tant d'horreurs, retrouvent la voix, et cette voix, du peuple qui prétend être la voix de Dieu, s'élève tout à coup pour déplorer la perte d'un tel tyran!… Peut-être doutait-on de sa bonne foi, on craignait à juste titre ses vengeances, si l'on eût accepté sa feinte abdication: qui sait si tout cet amour pour le prince n'avait pas sa source dans la terreur qu'inspirait le tyran; les Russes ont raffiné la peur en lui donnant l'amour pour masque.

Moscou est menacé d'invasion (le pénitent avait bien choisi son temps); on craint l'anarchie, autrement dit, les Russes prévoient le moment où, ne pouvant se garantir de la liberté, ils seront exposés à penser, à vouloir par et pour eux-mêmes, à se montrer hommes, et, qui pis est, citoyens: ce qui ferait le bonheur d'un autre peuple exaspère celui-ci. Bref, la Russie aux abois, énervée par sa longue incurie, tombe éperdue aux pieds d'Ivan, qu'elle redoute moins qu'elle ne se craint elle-même; elle implore ce maître indispensable, ramasse sa couronne et son sceptre ensanglantés, les lui rend, et lui demande pour unique faveur la permission de reprendre le joug de fer qu'elle ne se lassera jamais de porter.

Si c'est de l'humilité, elle va trop loin, même pour des chrétiens; si c'est de la lâcheté, elle est impardonnable; si c'est du patriotisme, il est impie. Que l'homme brise son orgueil, il fait bien; qu'il aime l'esclavage, il fait mal; la religion humilie, l'esclavage avilit; il y a entre eux la différence de la sainteté à la brutalité.

Quoi qu'il en soit, les Russes étouffant le cri de leur conscience croient au prince plus qu'à Dieu; aussi se font-ils une vertu de sacrifier tout au salut de l'Empire;… détestable Empire que celui dont l'existence ne pourrait se perpétuer qu'au mépris de la dignité humaine!!!… Aveuglés par leur idolâtrie monarchique, à genoux devant l'idole politique qu'ils se sont faite, les Russes, ceux de notre siècle aussi bien que ceux du siècle d'Ivan, oublient que le respect pour la justice, que le culte de la vérité importent plus à tous les hommes, y compris les Slaves, que le sort de la Russie.

Ici m'apparaît encore une fois, dans ce drame aux formes antiques, l'intervention d'un pouvoir surnaturel. On se demande en frémissant quel est l'avenir réservé par la Providence à une société qui paie à ce prix la prolongation de sa vie.

J'ai trop souvent lieu de vous le faire remarquer, un nouvel Empire romain couve en Russie sous les cendres de l'Empire grec. La peur seule n'inspire pas tant de patience. Non, croyez-en mon instinct, il est une passion que les Russes comprennent comme aucun peuple ne l'a comprise depuis les Romains: c'est l'ambition. L'ambition leur fait sacrifier tout, absolument tout, comme Bonaparte, à la nécessité d'être.

C'est cette loi souveraine qui soumet une nation à un Ivan IV: un tigre pour Dieu plutôt que l'anéantissement de l'Empire: telle fut la politique russe sous ce règne qui a fait la Russie, et qui m'épouvante bien plus encore par la longanimité des victimes que par la frénésie du tyran; politique d'instinct ou de calcul, peu m'importe!… Ce qui m'importe, et ce que je vois avec terreur, c'est qu'elle se perpétue tout en se modifiant d'après les circonstances, et qu'aujourd'hui encore elle produirait les mêmes effets sous un règne semblable, s'il était donné à la terre de faire naître deux fois un Ivan IV.

Admirez donc ce tableau unique dans l'histoire du monde: les Russes, avec le courage et la bassesse des hommes qui veulent posséder la terre, pleurent aux pieds d'Ivan pour qu'il continue de les gouverner… vous savez comment, et pour qu'il leur conserve ce qui ferait haïr la société à tout peuple qui ne serait pas enivré du pressentiment fanatique de sa gloire à venir.

Tous jurent, les grands, les petits, les boyards, les marchands, les castes et les individus, en un mot, la nation entière jure avec larmes, avec amour de se soumettre à tout, pourvu qu'il ne l'abandonne pas à elle-même: ce comble d'infortune est le seul revers que les Russes, dans leur ignoble patriotisme, ne puissent envisager de sang-froid, attendu que l'inévitable désordre qui en résulterait détruirait leur empire d'esclaves. L'ignominie, poussée à ce degré, approche du sublime, c'est de la vertu: elle perpétue l'État… mais quel État, bon Dieu!… Le moyen déshonore le but!

Cependant la bête féroce attendrie prend en pitié les animaux dont elle fit longtemps sa pâture, elle promet au troupeau de recommencer à le décimer, elle reprend le pouvoir sans concessions, au contraire, à des conditions absurdes, et toutes à l'avantage de son orgueil et de sa fureur; encore les fait-elle accepter comme des faveurs à ce peuple exalté pour la soumission autant que d'autres sont fanatiques de liberté, à ce peuple altéré de son propre sang, et qui veut qu'on le tue pour amuser son maître; car il s'inquiète, il tremble dès qu'il respire en paix.