Le peuple russe est de tous les peuples civilisés, celui chez lequel le sentiment de l'équité est le plus faible et le plus vague; aussi, en donnant à Ivan IV le surnom de Terrible, accordé autrefois à titre d'éloge à son aïeul Ivan III, n'a-t-il fait justice ni au glorieux monarque, ni au tyran; il a flatté celui-ci après sa mort, et ce trait est encore caractéristique. Est-il vrai qu'en Russie la tyrannie ne meurt pas? Voyez encore Karamsin, pages 600 et 601, vol. IX.
«Il est à remarquer, dit-il, que dans la mémoire du peuple, la brillante renommée de Jean a survécu au souvenir de ses mauvaises qualités. Les gémissements avaient cessé, les victimes étaient réduites en poussière, des événements nouveaux faisaient oublier les anciennes traditions, et le nom de ce prince paraissait en tête du code des lois; il rappelait la conquête de trois royaumes mogols. Les témoignages de ses actions atroces étaient ensevelis au fond des archives. Tandis que dans le cours des siècles, Kazan, Astrakan, la Sibérie étaient aux yeux du peuple d'impérissables monuments de sa gloire. Les Russes qui révéraient en lui l'illustre auteur de leur puissance, de leur civilisation, avaient rejeté ou mis en oubli le surnom de tyran que lui avaient donné ses contemporains. Seulement, d'après quelques souvenirs confus de sa cruauté, ils le nomment encore de nos jours Jean-le-Terrible; mais sans le distinguer de son aïeul, à qui l'ancienne Russie avait accordé la même épithète, plutôt comme éloge qu'à titre de reproche. L'histoire ne pardonne pas aux mauvais princes aussi facilement que les peuples.»
Vous le voyez, le grand prince et le monstre sont qualifiés du même surnom le Terrible!!… et cela par la postérité! C'est de l'équité à la russe; le temps ici est complice de l'injustice. Le Cointe Lavau dans son Guide de Moscou, en décrivant le palais des Czars au Kremlin, ne rougit pas d'invoquer l'ombre d'Ivan IV qu'il ose comparer à David pleurant les fautes de sa jeunesse.
Je ne puis me refuser le plaisir de vous faire lire une dernière citation de Karamsin; c'est le résumé du caractère d'un prince dont la Russie se glorifie. Un Russe seul pouvait parler d'Ivan III comme en parle Karamsin, et croire qu'il en fait l'éloge. Un Russe seul pouvait peindre le règne d'Ivan IV comme le peint Karamsin, et finir ce tableau par des excuses au despotisme. Voici textuellement comment l'historien caractérise le grand Ivan III, l'aïeul d'Ivan IV. Tom. VI, pages 434, 435, 436.
«Fier dans ses relations avec les autres souverains, Ivan III aimait à déployer une grande pompe devant leurs ambassadeurs; il introduisit l'usage de baiser la main du monarque, en signe de faveur distinguée; il voulut, par tous les moyens extérieurs possibles, s'élever au-dessus des hommes pour frapper fortement l'imagination; ayant enfin pénétré le secret de l'autocratie, il devint comme un dieu terrestre aux yeux des Russes, qui commencèrent dès lors (c'est Karamsin ou son traducteur qui souligne ce mot) à étonner tous les autres peuples par une aveugle soumission à la volonté de leur souverain. Le premier, il reçut en Russie le surnom de Terrible; mais terrible seulement à ses ennemis et aux rebelles. Cependant sans être un tyran, comme son petit-fils Jean IV, il avait reçu de la nature une certaine dureté de caractère, qu'il savait modérer par la force de sa raison. Les fondateurs des monarchies se sont rarement fait distinguer par leur sensibilité; et la fermeté nécessaire pour les grandes actions politiques est bien voisine de la rudesse. On dit qu'un seul regard de Jean, lorsqu'il était enflammé de colère, suffisait pour faire évanouir les femmes timides; que les solliciteurs craignaient de s'approcher du trône; qu'à sa table même les grands tremblaient devant lui, n'osant proférer une seule parole ni faire le plus léger mouvement, lorsque le monarque, fatigué d'une bruyante conversation et échauffé par le vin, s'abandonnait au sommeil vers la fin du repas: tous assis dans un profond silence, attendaient un nouvel ordre pour le divertir, ou pour se livrer eux-mêmes à la joie.
«Nous ajouterons aux remarques que nous avons déjà faites sur la sévérité de Jean, que les dignitaires marquants, tant séculiers que membres du clergé dépouillés de leurs emplois pour quelque crime, n'étaient pas exempts du terrible supplice du knout. En 1491, par exemple, le prince Oukhtomsky, le gentilhomme Khomoutof et l'Archimandrite de Tchoudof furent knoutés publiquement pour un faux titre qu'ils avaient fabriqué, à l'effet de s'approprier un domaine appartenant à l'un des frères du grand prince.
«L'histoire n'étant point un panégyrique, il est impossible qu'elle ne trouve pas quelques taches dans la vie des plus grands hommes eux-mêmes. À ne considérer que l'homme dans Jean III, il n'eut point les aimables qualités de Monomaque ni celles de Dmitri Donskoi; mais comme souverain, il s'est placé au plus haut degré de grandeur. Toujours guidé par la circonspection, il parut quelquefois timide ou indécis, mais cette irrésolution fut toujours de la prudence, vertu qui ne nous charme pas autant qu'une généreuse témérité, mais plus propre à consolider ses créations par des progrès lents et d'abord incomplets. Combien d'illustres héros n'ont légué à la postérité que le souvenir de leur gloire! Jean nous a laissé un empire d'une immense étendue, puissant par le nombre de ses peuples, et plus encore par l'esprit de son gouvernement; cet empire enfin qu'il nous est aujourd'hui si doux, si glorieux d'appeler notre patrie.»
Les louanges données par l'historien courtisan au héros me paraissent significatives, autant au moins que les timides reproches adressés au tyran. Le panégyrique du Roi glorieux ressemble tellement à l'arrêt prononcé contre le monstre, que l'un et l'autre servent à mesurer la confusion d'idées et de sentiments qui règne dans les têtes russes les mieux organisées. Cette indifférence au bien et au mal nous fait apprécier la distance qui sépare la Russie du reste de l'Europe.
C'est Ivan III qui fut le véritable fondateur du moderne empire des
Russes; c'est lui aussi qui a rebâti en pierre les murs du Kremlin.
Encore un hôte terrible; encore un esprit bien digne de hanter ce
palais, et de se reposer au sommet de ses tours!!!…
Ce portrait d'Ivan III, par Karamsin, ne dément pas le mot du même grand prince: «Je donnerai la Russie à qui bon me semble.» C'est ce qu'il répondit aux boyards, lorsque ceux-ci réclamaient la couronne au profit de son petit-fils, qu'il dépouillait en faveur du fils de sa seconde femme; car jusqu'à présent la légitimité russe a été soumise au bon plaisir des Czars. Or qui peut dire ce que devient la noblesse dans un pays gouverné de la sorte?