Pierre-le-Grand a confirmé le principe d'Ivan III, en soumettant comme ce prince la succession de la couronne au caprice des Czars. Le même réformateur s'est encore plus approché du tyran, par le supplice qu'il a fait subir à son fils et aux soi-disant complices de ce fils. On va lire un extrait de M. de Ségur qui prouve que le grand réformateur moderne était plus semblable au monstre que l'histoire ne l'a dit. Il s'agit des lois promulguées par Pierre-le-Grand et de la trahison de ce prince envers son malheureux fils, et du supplice des prêtres et autres personnages qui encourageaient le jeune prince dans sa résistance à la civilisation importée de l'Occident, et ordonnée comme le plus saint des devoirs par le cruel fondateur du nouvel empire de Russie.
«Code militaire, divisé en deux parties, en quatre-vingt-onze chapitres et publié dès 1716.
«Le début en est remarquable; soit piété sincère, soit politique d'un chef de religion qui veut conserver dans toute sa force un si puissant mobile, il y déclare que de tous les vrais chrétiens,»—«le militaire est celui dont les mœurs doivent être le plus honnêtes, décentes et chrétiennes; le guerrier chrétien devant être toujours prêt à paraître devant Dieu, sans quoi il n'aurait point la sécurité nécessaire pour le sacrifice continuel que sa patrie exige de lui.»—«Et il termine par cette citation de Xénophon: Que dans les batailles, ceux qui craignent le plus les dieux, sont ceux qui craignent le moins les hommes!»—«Puis il prévoit jusqu'aux moindres délits contre Dieu, contre la discipline, les mœurs, l'honneur, et même contre la civilité! comme s'il eût voulu faire de son armée une nation à part dans la nation, et son modèle.
«Mais c'est là surtout que se développe avec une complaisance effrayante le génie de son despotisme!»—«Tout l'État, dit-il, est en lui, tout doit se faire pour lui, maître absolu et despotique, qui ne doit compte de sa conduite qu'à Dieu seul!»—«C'est pourquoi toute parole injurieuse contre sa personne, tout jugement indécent de ses actions ou intentions, doivent être punis de mort.
«C'était en 1716 que ce Czar se déclarait ainsi en dehors et au-dessus de toutes les lois, comme s'il se fût préparé au terrible coup d'État dont, en 1718, il devait ensanglanter sa renommée.» (Histoire de Russie et de Pierre-le-Grand, par M. le général comte de Ségur. 2e édition, Baudouin. Paris, livre XI, chapitre VI, pages 489, 490.)
Plus loin: «En septembre 1716, Alexis, pour échapper à la civilisation naissante des Russes, se réfugie au milieu de la civilisation européenne. Il s'est mis sous la protection de l'Autriche, et vit caché dans Naples avec une maîtresse.
«Pierre découvre sa retraite. Il lui écrit. Sa lettre commence par des reproches fondés; elle finit par des menaces terribles s'il n'obéit aux ordres qu'il lui envoie.
«Ces mots surtout y dominent: «Me craignez-vous? Je vous assure et je vous promets, au nom de Dieu et par le jugement dernier, que si vous vous soumettez à ma volonté et que vous reveniez ici, je ne vous ferai subir aucune punition, et que même je vous aimerai encore plus qu'auparavant.»
«Sur cette foi solennelle d'un père et d'un souverain, Alexis revient à Moscou le 3 février 1718, et, le lendemain, il est désarmé, saisi, interrogé, exclu honteusement du trône, lui et sa postérité; il est même maudit s'il ose jamais en appeler.
«Ce n'est pas tout encore: on le jette dans une forteresse. Là, chaque jour, chaque nuit, un père absolu, violant la foi jurée, tous les sentiments, toutes les lois de la nature et celles que lui-même a données à son Empire[45], s'arme, contre un fils trop confiant, d'une inquisition politique égale en insidieuse atrocité à l'inquisition religieuse. Il torture l'esprit pusillanime de cet infortuné par toutes les peurs du ciel et de la terre; il le contraint à dénoncer amis, parents, jusqu'à sa mère; enfin, à s'accuser, à se rendre indigne de vitre, et à se condamner lui-même à mort sous peine de mort.