«Ce long crime dure cinq mois. Il a ses redoublements. Dans les deux premiers, l'exil et le dépouillement de plusieurs grands, l'exhérédation d'un fils, l'emprisonnement d'une sœur, la réclusion, la flagellation de sa première femme, le supplice d'un beau-frère, ne suffisent point.

«Pourtant, dans une même journée, Glébof, un général russe, amant avéré de la Czarine répudiée, vient d'être empalé au milieu d'un échafaud dont les têtes d'un évêque, d'un boyard et de deux dignitaires roués et décapités, marquent les quatre coins[46]. Cet horrible échafaud est lui-même entouré d'un cercle de troncs d'arbres, sur lesquels plus de cinquante prêtres et autres citoyens ont eu la tête tranchée.

«Vengeance effroyable contre ceux dont les intrigues et l'obstination superstitieuse jetèrent ce cœur inflexible dans la nécessité de sacrifier son fils à son Empire! Punition cent fois plus coupable que la faute; car, pour tant d'atrocités, quel motif peut être une excuse? Mais il semble que, poussé par cet instinct soupçonneux des gouvernements contre nature, Pierre se soit obstiné à chercher et à trouver une conspiration où il n'existait qu'une inerte opposition de mœurs, qui espérait et attendait sa mort pour éclater.

«Et pourtant cette horrible boucherie a trouvé des flatteurs! Le vainqueur de Pultawa s'en est lui-même enorgueilli comme d'une victoire. «Quand le feu, a-t-il dit, rencontre la paille, il la consume; mais s'il rencontre du fer, il faut qu'il s'éteigne.» Puis il s'est promené froidement au milieu de ces supplices. On dit même que, poussé par une inquiète férocité, il est venu jusque sur son échafaud interroger encore l'agonie de Glébof, et que celui-ci, lui faisant signe d'approcher de son supplice, lui a craché au visage.

«Moscou elle-même est prisonnière; en sortir sans son aveu est un crime capital. Ses citoyens ont ordre, sous peine de mort, d'être réciproquement leurs espions et leurs délateurs.

«Cependant, la principale victime est restée tremblante, isolée par tant de coups frappés autour d'elle. Pierre l'entraîne alors des prisons de Moscou dans celles de Pétersbourg.

«C'est là surtout qu'il se tourmente à torturer l'âme de son fils pour en extorquer jusqu'aux moindres souvenirs d'irritation, d'indocilité ou de rébellion; il les note chaque jour avec un horrible soin; s'applaudissant à chaque aveu, ajoutant les uns aux autres tous ces soupirs, toutes ces larmes, en dressant un détestable compte; s'efforçant enfin de composer un crime capital de toutes ces velléités, de tous ces regrets auxquels il prétend donner un poids dans la balance de sa justice[47].

«Puis, quand, à force d'interprétations, il croit avoir fait de rien quelque chose, il se hâte d'appeler l'élite de ses esclaves. Il leur dit son œuvre maudite; il leur en étale l'iniquité féroce et tyrannique avec une naïveté de barbarie, une candeur de despotisme qu'aveugle son droit de souverain absolu, comme s'il existait un droit hors de la justice, et que tout cédât à son but, qui, par bonheur, se trouvait grand et utile.

«Par là, il espère faire attribuer à la justice le sacrifice qu'il fait à sa politique. Il veut se justifier aux dépens de sa victime, et faire taire le double cri de sa conscience et de la nature qui l'importune.

«Après que, par cette longue accusation, ce maître absolu croit avoir irrévocablement condamné, il interpelle les siens. «Ils viennent d'entendre, s'est-il écrié, la longue déduction de crimes presque inouïs dans le monde, dont son fils est coupable contre lui, son père et son souverain. On sait assez que seul il aurait le droit de le juger; néanmoins, il vient leur demander leur secours; car il appréhende la mort éternelle, d'autant plus qu'il a promis le pardon à son fils, et qu'il le lui a juré sur les jugements de Dieu… C'est donc à eux à en faire justice, sans considération pour sa naissance, sans égard pour sa personne, afin que la patrie ne soit point lésée.» Il est vrai qu'à cet ordre clair et terrible, il a entremêlé ces mots grossièrement astucieux: «Qu'on doit prononcer, sans le flatter ni craindre sa disgrâce, si l'on décide que son fils ne mérite qu'une punition légère.»