«Les esclaves ont compris leur maître: ils voient quel est l'horrible secours qu'il leur demande. Aussi, les prêtres consultés n'ont-ils répondu que par des citations de leurs saints livres, choisissant en nombre égal celles qui condamnent et celles qui pardonnent, sans oser mettre de poids dans la balance, pas même cette foi jurée qu'ils craignent de rappeler.

«En même temps, les grands de l'État, au nombre de cent vingt-quatre, ont obéi. Ils ont prononcé la mort unanimement et sans hésiter; mais leur arrêt les condamne eux-mêmes bien plus que leur victime. On y voit les dégoûtants efforts de cette foule d'esclaves se tourmentant à effacer le parjure de leur maître; et comme leur lâche mensonge, s'ajoutant au sien, le fait ressortir davantage!

«Pour lui, il achève inflexiblement: rien ne l'arrête; ni le temps qui vient de s'écouler sur sa colère, ni ses remords, ni le repentir d'un infortuné, ni la faiblesse tremblante, soumise, suppliante! Enfin, tout ce qui, d'ordinaire, même entre ennemis étrangers, apaise et désarme, est sans effet sur le cœur d'un père pour son fils.

«Bien plus, comme il vient d'être son accusateur et son juge, il sera son bourreau. C'est le 7 juillet 1718, le lendemain même du jugement, qu'il va, suivi de tous ses grands, recevoir les dernières larmes de son fils, y mêler les siennes; et quand enfin on le croit attendri, il envoie chercher la forte potion que lui-même a fait préparer! Impatient, il en hâte l'arrivée par un second message; il la fait présenter devant lui comme un remède salutaire, et ne se retire, profondément triste, il est vrai[48], qu'après avoir empoisonné l'infortuné qui implorait encore son pardon. Puis il attribue la mort de sa victime, expirée quelques heures après dans d'affreuses convulsions, à la frayeur dont l'a frappée son arrêt! Il ne couvre toute cette horreur, aux yeux des siens, que de cette grossière apparence: il la juge suffisante à leurs mœurs brutales; leur commandant, au reste, le silence, et étant si bien obéi que, sans les Mémoires d'un étranger témoin, acteur même, dans cet horrible drame, l'histoire en eût à jamais ignoré les terribles et derniers détails.» (Histoire de Russie et de Pierre-le-Grand, par M. le général comte de Ségur. Livre X, chapitre III, pages 438, 439, 440, 441, 442, 443, 444.)

LETTRE VINGT-SEPTIÈME.

Club anglais.—Nouvelle visite au trésor du Kremlin.—Caractère particulier de l'architecture de Moscou.—Mot de madame de Staël.—Avantage des voyageurs obscurs.—Kitaigorod, ville des marchands.—Madone de Vivielski.—Miracles russes attestés par un Italien.—Groupe de Minine et Pojarski—Église de Vassili Blagennoï.—Manière dont le czar Ivan récompensa l'architecte.—Porte sainte.—Pourquoi on ne la passe point sans ôter son chapeau.—Avantage de la foi sur le doute.—Contraste de l'extérieur et de l'intérieur du Kremlin.—Cathédrale de l'Assomption.—Artistes étrangers.—Pourquoi on fut obligé de les appeler à Moscou.—Peintures à fresque.—Clocher de Jean-le-Grand.—Église du Sauveur dans les bois.—La grande cloche.—Couvent des Miracles et couvent de l'Ascension.—Tombeau de la Czarine Hélène, mère d'Ivan IV.—Intérieur du trésor.—Hiérarchie des couronnes et des trônes.—Couronne de Monomaque.—Couronne de Sibérie.—Couronne de Pologne.—Réflexions.—Vases ciselés.—Verreries rares.—Brancard de Charles XII.—Citation de Montaigne.—Singularité historique.—Parallèle entre les grands-ducs de Russie et les autres princes régnants de l'Europe à la même époque.—Carrosses de parade des Czars et du patriarche de Moscou.—Palais actuel de l'Empereur au Kremlin.—Divers palais.—Palais anguleux.—Caractère de son architecture.—Nouveaux travaux commencés au Kremlin par ordre de l'Empereur.—Profanation.—Faute de l'Empereur Pierre Ier et de l'Empereur Nicolas.—Où est la vraie capitale de l'Empire russe.—Ce que pourrait devenir Moscou.—Incendie du palais de Pétersbourg: avertissement du ciel.—Plan de Catherine II, repris en partie par Nicolas.—Vue qu'on a de la terrasse du Kremlin, le soir.—Coucher de soleil.—Souterrain ouvert.—Poussière de Moscou, la nuit.—La montagne des Moineaux.—Souvenirs de l'armée française.—Mot de l'Empereur Napoléon.—Danger d'être soupçonné d'héroïsme en Russie.—Lutte de médiocrité.—Responsabilité des maîtres absolus.—Rostopchin.—Il craint de passer pour un grand homme.—Sa brochure.—Conséquence qu'on en doit tirer.—Chute de Napoléon: son dernier résultat.—Louis XIV.—Phénomène historique.

Moscou, ce 11 août 1839, au soir.

L'inflammation de mon œil est diminuée, et je suis sorti de ma prison hier pour aller dîner au club anglais. C'est une espèce de salon de restaurateur où l'on ne peut être admis qu'à la demande d'un des membres de la société, laquelle est composée de personnes des plus distinguées de la ville. Cette institution assez nouvelle est imitée de l'Anglais, à l'instar de nos cercles de Paris. Je vous en parlerai une autre fois.

Dans l'état où la fréquence des communications a mis l'Europe moderne, on ne sait plus à quelle nation s'adresser pour trouver des mœurs originales, des habitudes qui soient l'expression vraie des caractères. Les usages adoptés récemment chez chaque peuple sont le résultat d'une foule d'emprunts: il résulte de cette triture de tous les caractères dans la mécanique de la civilisation universelle, une monotonie bien contraire au plaisir du voyageur; pourtant, à aucune époque, le goût des voyages ne fut plus répandu. C'est que la plupart des gens voyagent par ennui plus que par besoin de s'instruire. Je ne suis pas de ces voyageurs-là; curieux, infatigable, je reconnais chaque jour, à mes dépens, que les différences sont ce qu'il y a de plus rare en ce monde; les ressemblances font le désespoir du voyageur qu'elles réduisent au rôle de dupe, le plus difficile de tous à accepter précisément parce qu'il est le plus facile à jouer.

On voyage pour sortir du monde où l'on a passé sa vie; et l'on n'en peut pas sortir; le monde civilisé n'a plus de limites: c'est la terre. Le genre humain se refond, les langues s'effacent, les nations abdiquent, la philosophie réduit les religions à une croyance intérieure, dernier produit du catholicisme effacé, en attendant qu'il brille d'un nouvel éclat, et serve de base à la société future. Qui peut assigner le terme de ce remaniement du genre humain? Il est impossible de ne pas entrevoir ici un but providentiel. La malédiction de Babel touche à son terme, et les nations vont s'entendre malgré tout ce qui les a désunies.