—J'employai les deux années de ma captivité à écrire soigneusement mes Mémoires: j'avais ainsi complété deux volumes de faits plus curieux et plus extraordinaires que tout ce qu'on a imprimé sur le même sujet; j'avais décrit le régime arbitraire dont nous étions les victimes; la cruauté des mauvais seigneurs aggravant notre sort et renchérissant sur la brutalité des hommes du peuple; les consolations et les secours que nous recevions des bons seigneurs; j'avais montré le hasard et le caprice disposant de la vie des prisonniers comme de celle des indigènes; enfin, j'avais tout dit!

—Eh bien!

—Eh bien! j'ai brûlé ma relation avant de repasser la frontière russe lorsqu'un me permit de retourner en Italie.

—C'est un crime!

—On m'a fouillé; si l'on eût saisi et lu ces papiers, on m'aurait donné le knout et envoyé finir mes jours en Sibérie, où mon malheur n'aurait pas mieux servi la cause de l'humanité que mon silence ne la sert ici.

—Je ne puis vous pardonner cette résignation.

—Vous oubliez qu'elle m'a sauvé la vie et qu'en mourant je n'eusse fait de bien à personne.

—Mais au moins depuis votre retour vous auriez dû récrire votre récit.

—Je n'aurais pu le faire avec la même exactitude: je ne crois plus à mes propres souvenirs.

—Où avez-vous passé vos deux années de captivité?