—Aussitôt que j'arrivai dans une ville où je pus trouver un officier supérieur, je demandai à prendre service dans l'armée russe, c'était le moyen d'éviter le voyage de la Sibérie; on accueillit ma requête, et au bout de quelques semaines je fus envoyé à Toula, où j'obtins la place d'instituteur chez le gouverneur civil de la ville; j'ai passé deux ans chez cet homme.
—Comment avez-vous vécu dans son intérieur?
—Mon élève était un enfant de douze ans, que j'aimais et qui s'était aussi fort attaché à moi, tout enfant qu'il était. Il me raconta que son père était veuf, qu'il avait acheté à Moscou une paysanne dont il avait fait sa concubine[41] et que cette femme rendait leur intérieur désagréable.
—Quel homme était ce gouverneur?
—Un tyran de mélodrame. Il faisait consister la dignité dans le silence: pendant deux ans que j'ai dîné à sa table, nous n'avons jamais causé ensemble. Il avait pour bouffon un aveugle qu'il faisait chanter tout le temps des repas, et qu'il excitait à parler devant moi contre les Français, contre l'armée, contre les prisonniers; je savais assez de russe pour deviner une partie de ces indécentes et brutales plaisanteries, dont mon élève achevait de m'expliquer le sens quand nous étions retournés dans notre chambre.
—Quel manque de délicatesse! et l'on vante l'hospitalité russe! Vous parliez tout à l'heure de mauvais seigneurs qui aggravaient la position des prisonniers, en avez-vous rencontré?
—Avant d'arriver à Toula, je faisais partie d'un peloton de prisonniers confiés à un sergent, vieux soldat dont nous eûmes à nous louer. Un soir nous fîmes halte dans les domaines d'un baron, redouté au loin pour ses cruautés. Ce forcené voulait nous tuer de sa propre main, et le sergent chargé de nous escorter pendant notre marche, eut de la peine à défendre notre vie contre la rage patriotique du vieux boyard.
—Quels hommes! ce sont vraiment les fils des serviteurs d'Ivan IV. Ai-je tort de me récrier contre leur inhumanité? Le père de votre élève vous donnait-il beaucoup d'argent?
—Quand j'arrivai sous son toit, j'étais dépouillé de tout; pour me vêtir, il ordonna généreusement à son tailleur de retourner un de ses vieux habits; il n'eut pas honte de faire endosser au gouverneur de son propre fils un vêtement dont un laquais italien n'eût pas voulu s'affubler.
—Cependant les Russes veulent passer pour magnifiques.