[14: J'ai appris plus tard à Pétersbourg que des ordres avaient été donnés pour qu'on me laissât arriver jusqu'à Borodino où j'étais attendu.]

[15: Assemblée populaire.]

[16: Voyez la lettre dix-huitième, histoire de Thelenef.]

[17: Pour ne pas laisser le lecteur dans l'ignorance où je suis resté près de six mois sur le sort du prisonnier de Moscou, j'insère ici ce que je n'ai appris que depuis mon retour en France, touchant l'emprisonnement de M. Pernet et sa délivrance.

Un jour, vers la fin de l'hiver de 1840, en m'annonce qu'un inconnu est à ma porte et désire me parler; je fais demander son nom; il répond qu'il ne le dira qu'à moi-même. Je refuse de le recevoir; il insiste; je refuse de nouveau. Enfin renouvelant ses instances, il m'écrit deux mots non signés, pour me dire que je ne puis me dispenser d'écouter un homme qui me doit la vie et qui ne désire que me remercier.

Ce langage me paraît nouveau; je donne l'ordre de faire monter l'inconnu. En entrant dans ma chambre il me dit: «Monsieur, je n'ai appris votre adresse qu'hier, et aujourd'hui j'accours chez vous: je m'appelle Pernet, et je viens vous exprimer ma reconnaissance, car on m'a dit à Pétersbourg que c'est à vous que j'ai dû la liberté, et par conséquent la vie.»

Après la première émotion que devait me causer un tel début, je me mis à observer M. Pernet; c'est un des types de cette classe nombreuse de jeunes Français qui ont l'aspect et l'esprit des hommes du Midi; il a les yeux et les cheveux noirs, les joues creuses, le teint d'une pâleur unie; il est petit, maigre, grêle, et il paraît souffrant, mais plutôt moralement que physiquement. Il se trouve que je connais des personnes de sa famille établies en Savoie, personnes qui sont des plus recommandables de ce pays d'honnêtes gens. Il me dit qu'il était avocat, et il me raconta qu'on l'avait retenu dans la prison de Moscou pendant trois semaines, dont quatre jours au cachot. Vous allez voir, d'après son récit, de quelle manière un prisonnier est traité dans ce séjour. Mon imagination n'avait pas approché de la réalité.

Les deux premiers jours on l'a laissé sans nourriture; jugez de ses angoisses! Personne ne l'interrogeait, on le laissait seul; il crut pendant quarante-huit heures qu'il était destiné à mourir de faim, ignoré dans sa prison. L'unique bruit qu'il entendit, c'était le retentissement des coups de verges dont on frappait, depuis cinq heures du matin jusqu'au soir, les malheureux esclaves envoyés par leurs maîtres dans cette maison pour y recevoir correction. Ajoutez à ce bruit affreux les sanglots, les pleurs, les hurlements des victimes, les menaces, les imprécations des bourreaux, et vous aurez une légère idée du traitement moral auquel notre malheureux compatriote fut soumis pendant quatre mortelles journées; et toujours sans savoir par quel motif.

Après avoir ainsi pénétré bien malgré lui dans le profond mystère des prisons russes, il se crut à trop juste titre condamné à y finir ses jours, se disant non sans fondement: «Si l'on avait l'intention de me relâcher, ce n'est pas ici que m'auraient enfermé d'abord des hommes qui ne craignent rien tant que de voir divulguer le secret de leur barbarie.»

Une mince et légère cloison séparait seule son étroit cachot de la cour intérieure où se faisaient les exécutions.