Ces verges qui depuis l'adoucissement des mœurs remplacent le plus ordinairement le knout, de mongolique mémoire, sont un roseau fendu en trois; instrument qui enlève la peau à chaque coup; au quinzième, le patient perd presque toujours la force de crier: alors sa voix affaiblie ne peut plus faire entendre qu'un gémissement sourd et prolongé: cet horrible râle des suppliciés perçait le cœur du prisonnier et lui présageait un sort qu'il n'osait envisager.
M. Pernet entend le russe; d'abord il assista sans les voir à bien des tortures ignorées; c'étaient deux jeunes filles, ouvrières chez une modiste en vogue, à Moscou: on fustigeait ces malheureuses sous les yeux mêmes de leur maîtresse; celle-ci leur reprochait d'avoir des amants et de s'être oubliées jusqu'à les amener dans sa maison… la maison d'une marchande de modes!!!… quelle énormité! Cependant cette mégère exhortait les bourreaux à frapper plus fort; une des jeunes filles demandait grâce; on vit qu'elle allait mourir, qu'elle était en sang; n'importe!… elle avait poussé l'audace jusqu'à dire qu'elle était moins coupable que sa maîtresse; alors celle-ci redoublait de sévérité. M. Pernet m'assura, en ajoutant toutefois qu'il pensait bien que je douterais de son assertion, que chacune de ces malheureuses reçut, à plusieurs reprises, cent quatre-vingts coups de verges. «J'ai trop souffert à les compter, me dit le prisonnier, pour m'être trompé sur le chiffre!!»
On sent la démence s'approcher quand on assiste à de telles horreurs et qu'on ne peut rien faire pour secourir les victimes.
Ensuite c'était des paysans envoyés là par l'intendant de quelque seigneur; c'était un serf, domestique dans la ville, puni à la sollicitation de son maître; rien que vengeances atroces, qu'iniquités, que désespoirs ignorés[18]. Le malheureux prisonnier aspirait à l'obscurité de la nuit parce que l'heure des ténèbres amenait aussi le silence: mais alors sa pensée devenait un fer rouge: pourtant il préférait encore les atroces douleurs de l'imagination aux souffrances que lui causaient les trop réels tourments des malfaiteurs ou des victimes amenées près de lui durant le jour. Les vrais malheureux ne redoutent pas la pensée autant que le fait. Les rêveurs bien couchés et bien nourris prétendent seuls que les peines qu'on se figure passent celles qu'on éprouve.
Enfin après quatre fois vingt-quatre heures d'un supplice dont l'horreur passe, je crois, tous les efforts que nous faisons pour nous le figurer, M. Pernet fut tiré de son cachot, toujours sans explication, et transféré dans une autre partie de la maison.
De là il écrivit à M. de Barante par le général *** sur l'amitié duquel il croyait pouvoir compter.
La lettre n'est point parvenue à son adresse, et quand plus tard celui qui l'avait écrite demanda l'explication de cette infidélité, le général s'excusa par des subterfuges, et finit en jurant à M. Pernet sur l'Évangile que sa lettre n'avait pas été remise au ministre de la police, et qu'elle ne le serait jamais! Tel fut le plus grand effort de dévouement que le prisonnier put obtenir de son ami. Voilà ce que deviennent les affections humaines en passant sous le joug du despotisme.
Trois semaines s'écoulèrent dans une inquiétude toujours croissante, car il semblait que tout était à redouter, et que rien n'était à espérer.
Au bout de ce temps, qui avait paru une éternité à M. Pernet, il fut relâché sans autre forme de procès et sans jamais avoir pu savoir la cause de son emprisonnement.
Les questions réitérées adressées par lui au directeur de la police, à Moscou, n'ont rien éclairci; on lui dit que son ambassadeur l'avait réclamé et on lui intima simplement l'ordre de quitter la Russie: il demanda et obtint la permission de prendre la route de Pétersbourg.