Il désirait remercier l'ambassadeur de France de la liberté qu'il lui devait. Il désirait aussi obtenir quelques éclaircissements sur la cause du traitement qu'il venait de subir. M. de Barante tâcha, mais en vain, de le détourner du projet d'aller s'expliquer chez M. de Benkendorf, le ministre de la police Impériale. Le prisonnier délivré demanda une audience; elle lui fut accordée. Il dit au ministre qu'ignorant la cause de la peine qu'il avait subie, il désirait savoir son crime avant de quitter la Russie.

Le ministre lui répondit brièvement qu'il ferait bien de ne pas pousser plus loin ses investigations à ce sujet, et il le congédia en lui réitérant l'ordre de sortir de l'Empire sans retard.

Tels sont les seuls renseignements que j'ai pu obtenir moi-même de M. Pernet. Ce jeune homme, ainsi que toutes les personnes qui ont vécu pendant un peu de temps en Russie, a pris le ton mystérieux, réservé, auquel les étrangers qui séjournent dans cette contrée n'échappent pas plus que les habitants du pays eux-mêmes. On dirait qu'en Russie un secret pèse sur toutes les consciences.

Sur mes instances, M. Pernet finit par me dire qu'à son premier voyage on lui avait donné, dans son passe-port, le titre de négociant, et celui d'avocat au second voyage; il ajouta quelque chose de plus grave: c'est qu'avant d'arriver à Pétersbourg, voguant sur un des bateaux à vapeur de la mer Baltique, il avait exprimé librement son opinion contre le despotisme russe devant plusieurs individus qu'il ne connaissait pas.

Il m'assura, en me quittant, que ses souvenirs ne lui retraçaient nulle autre circonstance qui pût motiver le traitement qu'il avait éprouvé à Moscou.

Je ne l'ai jamais revu; mais, par un hasard aussi singulier que les circonstances qui m'ont fait jouer un rôle dans cette histoire, c'est deux ans plus tard que j'ai rencontré une personne de sa famille, qui me dit qu'elle savait le service que j'avais rendu à son jeune parent, et qui m'en remercia. Je dois ajouter que cette personne a des opinions conservatrices, religieuses, et je répète qu'elle et sa famille sont estimées et respectées de tout ce qui les connaît dans le royaume de Sardaigne.]

[18: Voir à la fin du volume dans l'extrait de Laveau la liste des personnes incarcérées dans la prison de Moscou pendant l'année 1836. Voir aussi à la suite du voyage en Amérique de Dickens, les extraits des journaux américains concernant le traitement des esclaves aux États-Unis; rapprochement remarquable entre les excès du despotisme et les abus de la démocratie.]

[19: On se rappelle ce que j'ai dit du tchinn, lettre dix-neuvième, vol. III.]

[20: M. Brulow a copié plusieurs ouvrages de Raphaël; mais j'ai surtout été frappé de la beauté de celui-ci.]

[21: Les uniates sont des Grecs réunis à l'Église catholique, et dès lors regardés comme des schismatiques par l'Église grecque.]