J'attribue en grande partie à l'influence occulte de ces éclaireurs de nos armées, et à celle de leurs enfants et de leurs disciples, les idées révolutionnaires qui germent dans beaucoup de familles et jusque dans les armées russes; et dont l'explosion a produit les conspirations que noua avons vues jusqu'ici échouer contre la force du gouvernement établi. Je me trompe peut-être, mais je me persuade que l'Empereur actuel triomphera de ces idées en écrasant jusqu'au dernier tous les hommes qui les défendaient.
J'étais loin de m'attendre à trouver en Russie ces vestiges de notre politique et à entendre sortir de la bouche des Russes des reproches analogues à ceux que nous font les Espagnols depuis trente-cinq ans. Si les malignes intentions que les Russes attribuent à Napoléon furent réelles, nul intérêt, nul patriotisme ne les peut justifier. On ne sauve pas une partie du monde en trompant l'autre. Autant notre propagande religieuse me paraît sublime, parce que le gouvernement de l'Église catholique s'accorde avec chaque forme de gouvernement et chaque degré de civilisation qu'il domine de toute la supériorité de l'âme sur le corps, autant m'est odieux le prosélytisme politique, c'est-à-dire l'étroit esprit de conquête, ou pour parler plus juste encore, l'esprit de rapine justifié par un trop habile sophiste qu'on appelle la gloire; loin de rallier le genre humain, cette ambition étroite le divise: l'unité ne peut naître que de l'élévation et de l'étendue des idées: or, la politique de l'étranger est toujours petite, sa libéralité hypocrite ou tyrannique; ses bienfaits sont toujours trompeurs: chaque nation doit puiser en elle-même les moyens de perfectionnement dont elle a besoin. La connaissance de l'histoire des autres peuples est utile comme science, elle est pernicieuse quand elle provoque l'adoption d'un symbole de foi politique: c'est substituer un culte superstitieux à un culte vrai.
Je me résume: voici le problème proposé non par les hommes, mais par les événements, par l'enchaînement des circonstances, par les choses enfin à tout Empereur de Russie: favoriser parmi la nation les progrès de la science, afin de hâter l'affranchissement des serfs; et tendre à cette fin par l'adoucissement des mœurs, par l'amour de l'humanité, de la liberté légale, en un mot améliorer les cœurs pour adoucir les destinées: telle est la condition sans laquelle nul homme ne peut régner aujourd'hui, pas même à Moscou; mais ce qu'il y a de particulier dans la charge imposée aux Empereurs de Russie, c'est qu'il leur faut marcher vers ce but en échappant d'un côté à la tyrannie muette et bien organisée d'une administration révolutionnaire, et de l'autre à l'arrogance et aux conspirations d'une aristocratie vague d'autant plus ombrageuse et plus redoutable que sa puissance est moins définie.
Il faut avouer qu'aucun souverain ne s'est encore acquitté de cette terrible tâche avec autant de fermeté, de talent et de bonheur que l'Empereur Nicolas.
Il est le premier des princes de la Russie moderne qui ait enfin compris qu'il faut être Russe pour faire du bien aux Russes. Sans doute l'histoire dira: ce fut un grand souverain.
Il n'est plus temps de dormir, les chevaux sont à ma voiture, je pars pour Nijni.
LETTRE TRENTE-DEUXIÈME.
Aspect des rives du Volga.—Manière dont les Russes mènent les voitures sur les routes montueuses.—Violence des cahots.—Maison de poste.—Serrure russe portative.—Kostroma.—Souvenir d'Alexis Romanow.—Bac sur le Volga à Kunitcha.—Vertu qui devient vice.—Accident dans une forêt.—La civilisation a nui aux Russes.—Rousseau justifié.—Traits distinctifs du caractère et de la figure des Russes.—Étymologies du mot syromède.—Mot de Tacite.—Élégance des paysans.—Leur industrie.—La hache du mugic.—Tarandasse.—Simplicité d'esprit du paysan russe.—Différence de manière de voir de cet homme et des paysans des autres pays.—Caractère des chants nationaux.—Musique accusatrice.—Imprudence du gouvernement.—Manière de suppléer à une roue cassée.—Route de Sibérie.—Paysages russes.—Bords du Volga.—Rencontre de trois exilés.—Espionnage de mon feldjæger.—Derniers relais pour arriver à Nijni.—Difficulté du chemin.
Yourewetch-Powolskoï, petite ville entre Yaroslaf et Nijni-Novgorod ce 21 août 1839.
Notre route longe le Volga. J'ai passé hier ce fleuve à Yaroslaf, et l'ai repassé aujourd'hui à Kunitcha. Dans beaucoup d'endroits, les deux rives qui le bordent sont différentes l'une de l'autre; d'un côté s'étend une plaine immense qui vient finir à fleur d'eau; de l'autre, c'est un mur coupé à pic. Cette espèce de digue naturelle a quelquefois de cent à cent cinquante pieds de haut; elle forme muraille du côté du fleuve, tandis que, du côté de la terre, c'est un plateau qui s'étend assez loin dans les broussailles de l'intérieur du pays où il s'abaisse en talus prolongé. Ce rempart, hérissé de cépées d'osiers et de bouleaux, est déchiré de distance en distance par les affluents du grand fleuve. Ces cours d'eau forment des espèces de sillons très-profonds dans la berge qu'ils traversent pour déboucher au Volga. Cette berge, comme je viens de vous le dire, est si large qu'elle ressemble à un vrai plateau de montagnes: c'est comme un pays élevé et boisé, et les déchirements qu'opèrent dans son épaisseur les eaux tributaires du fleuve, sont de vraies vallées adjacentes au cours principal du Volga. On ne peut éviter ces abîmes lorsqu'on veut voyager le long du grand fleuve; car pour les tourner il faudrait faire des zigzags d'une lieue et plus: voilà pourquoi on a trouvé plus facile de tracer la route de manière à descendre du haut de la berge dans le fond des ravins latéraux; après avoir traversé la petite rivière qui les sillonne, la route remonte sur la côte opposée qui fait la continuation de la jetée élevée par la nature le long du principal fleuve de la Russie.