Les postillons, ou, pour parler plus juste, les cochers russes, si adroits qu'ils soient en plaine, deviennent dans les chemins montueux les plus dangereux conducteurs du monde. La route que nous suivons en côtoyant le Volga met leur prudence et mon sang-froid à l'épreuve. Ces continuelles montées et descentes, si elles étaient plus longues, deviendraient périlleuses, vu la manière de mener des hommes de ce pays. Le cocher commence la côte au pas; arrivé au tiers de la descente, qui d'ordinaire est l'endroit le plus rapide, l'homme et les chevaux, peu habitués à retenir, s'ennuient réciproquement de la prudence, la voiture part au triple galop et roule avec une vitesse toujours croissante jusqu'au milieu d'un pont de madriers peu solides, disjoints, inégaux et mouvants, car ils sont posés et non fixés sur les poutres qui les portent et sous les gaules qui servent à peine de garde-fou au tremblant édifice; là, si la caisse, les roues, les ressorts et les soupentes tiennent encore ensemble (on ne s'embarrasse pas des personnes), la voiture continue d'un train plus modéré sa marche cahotante. Un pont semblable se trouve au fond de chaque ravin; si les chevaux lancés au galop ne l'enfilaient pas droit, l'équipage serait culbuté; bêtes et hommes deviendraient ce qu'ils pourraient: c'est un tour d'adresse d'où dépend la vie des voyageurs. Qu'un cheval bronche, qu'un clou manque, qu'une courroie casse, tout est perdu. Votre vie repose sur les jambes de quatre bêtes courageuses, mais faibles et fatiguées.
Au troisième coup de ce jeu de hasard, j'exigeai qu'on enrayât, mais il se trouve que ma voiture louée à Moscou n'a pas de sabot; on m'avait assuré en partant que jamais il n'était nécessaire d'enrayer en Russie. Pour suppléer le sabot, il a fallu dételer un des quatre chevaux et prendre les traits de l'animal un moment mis en liberté. J'ai fait recommencer la même opération, au grand étonnement des postillons, chaque fois que la longueur et la rapidité des côtes me paraissait pouvoir compromettre la sûreté de la voiture dont je n'ai déjà que trop éprouvé le peu de solidité. Les postillons, tout surpris qu'ils paraissent, ne font jamais la moindre objection à mes étranges fantaisies, ils n'opposent nulle résistance aux ordres que je leur fais donner par mon feldjæger; mais je lis leur pensée sur leur visage. La présence d'un employé du gouvernement me vaut en tous lieux des marques de déférence; on respecte en moi la volonté qui m'a donné ce protecteur. Une telle marque de faveur de la part de l'autorité me rend l'objet des égards du peuple. Je ne conseillerais à aucun étranger aussi peu expérimenté que je le suis de se hasarder sans un tel guide sur les chemins de la Russie, surtout s'il veut parcourir des gouvernements un peu éloignés de la capitale.
Quand vous êtes parvenu au fond du ravin, il s'agit de regrimper sur la terrasse en gravissant la pente opposée à celle que vous venez de descendre; le cocher, qui ne sait franchir les côtes qu'en les escaladant à la volée, rajuste ses harnais et lance encore une fois ses quatre chevaux contre l'obstacle. Les chevaux russes ne connaissent que le galop; si le chemin n'est pas tirant, si le roidillon est court et la voiture légère, du premier bond vous arrivez au sommet; mais si la pente est sablonneuse, ce qui arrive souvent, ou si elle excède l'espace que les chevaux peuvent parcourir d'une haleine, ceux-ci s'arrêtent bientôt, essoufflés, haletants, au milieu de la montée; ils se butent sous les coups de fouet, ruent et reculent immanquablement au risque de jeter l'équipage dans les fossés; mais à chaque embarras de ce genre, je répète en me moquant de la prétention des Russes: Il n'y a pas de distance en Russie!!
Cette manière de cheminer par à-coup est toujours conforme au caractère des hommes, analogue au tempérament des bêtes, et presque toujours d'accord avec la nature du sol. Cependant s'il arrive par hasard que le terrain que vous avez à parcourir soit profondément inégal, vous vous trouvez arrêté à chaque pas par la fougue des chevaux et par l'inexpérience des hommes. Ceux-ci sont lestes et adroits, mais leur intelligence ne peut suppléer la connaissance qui leur manque; nés pour la plaine, ils ignorent la vraie manière de dresser les chevaux pour voyager dans les montagnes. À la première marque d'hésitation tout le monde met pied à terre, les domestiques poussent à la roue, de trois en trois pas on est forcé de laisser souffler l'attelage; alors on retient la voiture avec une grosse bûche jetée derrière; puis pour aller plus loin, on excite les bêtes de la bride, de la voix, de la main, on les prend par la tête, on leur frotte les naseaux avec du vinaigre afin de les aider à respirer; enfin moyennant ces précautions, et des cris de sauvages, et des coups de fouet assenés ordinairement avec un à-propos que je ne me lasse pas d'admirer, vous atteignez à grand'peine la cime de ces formidables falaises, que dans d'autres pays vous graviriez sans seulement les remarquer.
La route d'Yaroslaf à Nijni est une des plus montueuses de toutes celles de l'intérieur de la Russie; pourtant dans les points mêmes où le plateau qui borde un des côtés du Volga est le plus profondément entaillé par les affluents du grand fleuve, je ne crois pas que de la rive au sommet de la côte ce rempart naturel surpasse la hauteur d'une maison de cinq ou six étages à Paris. Cette espèce de quai, coupé par les filets d'eau qui dévalent vers le courant principal, est d'un effet imposant, mais triste: cette jetée pourrait servir de base à une magnifique route; mais ne pouvant tourner les ravins, il fallait ou les franchir sur des arceaux qui auraient coûté autant que des voûtes d'aqueducs, ou descendre jusqu'au fond de ces étroits abîmes: or, comme on n'a pas tracé ces descentes en pentes douces, elles sont parfois dangereuses à cause de la rapidité de la côte.
Les Russes m'avaient vanté comme riants et variés les paysages qu'on découvre en suivant les bords du Volga; c'est toujours la campagne des environs d'Yaroslaf, et c'est toujours la même température.
S'il y a quelque chose d'inattendu dans un voyage en Russie, ce n'est assurément pas l'aspect du pays; mais ce que ni vous ni moi nous n'aurions pu prévoir, c'est un danger que je vais vous signaler: le danger de se casser la tête contre la capote de sa calèche. Ne riez pas: le péril est positif et imminent; les rondins dont on fait les ponts de ce pays, et souvent les chemins eux-mêmes exposent les voitures à de tels chocs que les voyageurs non avertis seraient jetés dehors si leur calèche était découverte, ou se briseraient le crâne si la capote était levée. Il est donc prudent de se servir en Russie de voiture dont l'impériale est le plus élevée possible. Une cruche d'eau de Seltz (vous savez qu'elles sont solides), bien emballée dans du foin, vient d'être cassée au fond du coffre de mon siége par la violence des secousses.
Hier j'ai couché dans une maison de poste où je manquais de tout: ma voiture est tellement dure et les chemins sont si raboteux, que je ne puis guère voyager plus de vingt-quatre heures de suite sans éprouver de violentes douleurs de tête; alors comme j'aime mieux un mauvais gîte qu'une fièvre cérébrale, je m'arrête quelque part que je me trouve. Ce qu'il y a de plus rare dans ces gîtes improvisés et dans toute la Russie, c'est le linge blanc. Vous savez que je voyage avec mon lit, mais je n'ai pu me charger d'une grande provision de linge, et les serviettes qu'on me donne dans les maisons de poste ont toujours servi; j'ignore à qui est réservé l'honneur de les salir. Hier, à onze heures du soir, le maître de poste a envoyé chercher pour moi du linge blanc à un village distant de sa maison de plus d'une lieue. J'aurais protesté contre cet excès de zèle du feldjæger, mais je l'ai ignoré jusqu'au matin. Par la fenêtre de mon chenil, à travers le demi-jour qu'on appelle la nuit en Russie, je pouvais admirer à loisir l'inévitable péristyle romain avec son fronton de bois blanchi à la chaux, et ses colonnes de mortier qui ornent du côté de l'étable la façade des maisons de poste russes. Cette architecture maladroite est un cauchemar qui me poursuivra d'un bout de l'Empire à l'autre. La colonne classique est devenue le cachet de l'édifice public en Russie; la fausse magnificence se rencontre ici à côté de la pénurie la plus complète; mais le comfort, l'élégance bien entendue et partout la même, n'existe nulle part, pas plus dans les palais des riches où les salons sont superbes et où la chambre à coucher n'est qu'un paravent, que dans les taudis des paysans. Vous trouveriez peut-être dans tout l'Empire trois exceptions à cette règle. L'Espagne m'a paru moins dénuée que ne l'est la Russie des choses de première nécessité.
Autre précaution indispensable pour voyager en ce pays:—vous ne vous attendez guère à celle-ci:—c'est une serrure russe avec ses deux anneaux; la serrure russe est une mécanique aussi simple qu'ingénieuse. Vous arrivez dans une auberge remplie de gens de plusieurs sortes; vous savez d'ailleurs que tous les paysans slaves sont voleurs, si ce n'est de grands chemins, au moins de maison; vous faites déposer vos paquets dans votre chambre, puis vous vous apprêtez à vous aller promener. Toutefois avant de sortir vous voulez, non sans raison, fermer votre porte et tirer votre clef: point de clef… pas même de serrure! à peine un loquet, un clou, une ficelle; enfin rien: c'est l'âge d'or dans une caverne… l'un de vos gens garde votre voiture; si vous ne voulez pas faire de l'autre une seconde sentinelle à la porte de votre chambre, ce qui ne serait ni très-sûr, car une sentinelle assise s'endort, ni très-humain, vous avez recours à l'expédient que voici: vous fichez un grand anneau de fer à vis dans le chambranle de la porte, un autre anneau de même dimension dans la porte, piqué le plus près possible du premier, puis vous passez dans ces deux anneaux qui font pitons, le col d'un cadenas également à vis; cette vis qui ouvre et ferme le cadenas, lui sert de clef; vous l'emportez, et votre porte est parfaitement close; car les anneaux, une fois vissés, ne peuvent s'enlever qu'en les faisant tourner un à un sur eux-mêmes, opération qui ne saurait avoir lieu tant qu'ils sont liés ensemble par le cadenas. La clôture s'opère assez vite et fort aisément: la nuit, dans une maison suspecte, vous pouvez vous enfermer en un moment moyennant cette serrure, invention habile et digne d'un pays où fourmillent les plus habiles et les plus effrontés des voleurs! Les délits sont tellement fréquents que la justice n'ose être rigoureuse, et puis tout se fait ici par exception, par boutades; régime capricieux, qui malheureusement n'est que trop d'accord avec l'imagination fantasque de ce peuple menteur, aussi indifférent à l'équité qu'à la vérité.
J'ai visité hier matin le couvent de Kostroma où l'on m'a fait voir les appartements d'Alexis Romanow et de sa mère; c'est de cette retraite qu'Alexis est sorti pour monter sur le trône et pour fonder la dynastie actuellement régnante. Ce couvent ressemble à tous les autres: un jeune moine, qui n'était pas à jeun et qui de très-loin sentait le vin assez fort, m'a montré la maison en détail; j'aime mieux les vieux moines à barbe blanche et les popes à têtes chauves que les jeunes solitaires bien nourris. Ce trésor aussi ressemble à tous ceux qui m'ont été montrés ailleurs. Voulez-vous savoir en deux mots ce que c'est que la Russie? la Russie, c'est un pays où l'on trouve et où l'on voit la même chose et les mêmes gens partout. Cela est si vrai, qu'en arrivant dans un lieu, on croit toujours y retrouver les personnes qu'on vient de quitter ailleurs.