À Kunitcha, le bac dans lequel nous avons repassé le Volga n'est pas rassurant; la barque a si peu de bord que peu de chose la ferait chavirer. Rien ne m'a paru triste comme l'aspect de cette petite ville par un ciel gris, une température humide et froide et pendant une pluie battante qui retenait les habitants prisonniers dans leurs maisons; un vent violent soufflait; si la tourmente eût augmenté, nous eussions couru des risques. Je me suis rappelé qu'à Pétersbourg personne ne s'émeut pour repêcher les gens qui tombent dans la Néva, et je me disais: si je me noie dans le Volga à Kunitcha, nul homme ne se jettera à l'eau afin de me secourir… pas un cri ne sera poussé pour moi sur ces bords populeux, mais qui paraissent déserts tant les villes, le sol, le ciel et les habitants sont tristes et silencieux. La vie des hommes est de peu d'importance aux yeux des Russes; et ils ont l'air si mélancoliques, que je les crois indifférents à leur propre vie autant qu'à celle des autres.
C'est le sentiment de sa dignité, c'est la liberté qui attache l'homme à lui-même, à la patrie, à tout; ici, l'existence est tellement accompagnée de gêne que chacun me paraît nourrir en secret le désir de changer de place sans le pouvoir. Les grands n'ont point de passe-ports, les paysans pas d'argent et l'homme reste comme il est, patient par désespoir, c'est-à-dire aussi indifférent à sa vie qu'à sa mort. La résignation, qui partout ailleurs est une vertu, devient un vice en Russie parce qu'elle y perpétue la violente immobilité des choses.
Il n'est pas ici question de liberté politique, mais d'indépendance personnelle, de facilité de mouvement, et même de l'expression spontanée d'un sentiment naturel; voilà pourtant ce qui n'est à la portée de personne en Russie, excepté du maître. Les esclaves ne se disputent qu'à voix basse; la colère est un des privilèges du pouvoir. Plus je vois les gens conserver l'apparence du calme sous ce régime, plus je les plains; la tranquillité ou le knout!!… telle est ici la condition de l'existence; Le knout des grands, c'est la Sibérie!!… et la Sibérie n'est elle-même que l'exagération de la Russie.
(Suite de la même lettre.)
Au milieu d'un bois le même jour, au soir.
Me voici retenu dans un chemin de sable et de rondins: le sable est si profond que les plus grosses pièces de bois s'y perdent. Nous nous trouvons arrêtés au milieu d'une forêt, à plusieurs lieues de toute habitation. Un accident arrivé à ma voiture, qui pourtant est du pays, nous retient dans ce désert, et tandis que mon valet de chambre, avec l'aide d'un paysan que le ciel nous envoie, raccommode le dommage, moi, humilié du peu de ressources que je trouve en moi-même dans cette occurrence, moi qui sens que je ne ferais que gêner les travailleurs si je m'avisais de les aider, je me mets à vous écrire pour vous prouver l'inutilité de la culture d'esprit, lorsque l'homme privé de tous les accessoires de la civilisation est obligé de lutter corps à corps, sans autres ressources que ses propres forces, contre une nature sauvage et encore tout armée de la puissance primitive qu'elle avait reçue de Dieu. Vous savez cela mieux que moi, mais vous ne le sentez pas comme je le sens en ce moment.
Les jolies paysannes sont rares en Russie; c'est ce que je répète chaque jour; pourtant celles qui sont belles le sont parfaitement. Leurs yeux, taillés en amande, ont une expression particulière; la coupe de leurs paupières est pure et nette, mais le bleu de la prunelle est souvent trouble, ce qui rappelle le portrait des Sarmates, par Tacite, qui dit qu'ils ont les yeux glauques; cette teinte donne à leur regard voilé une douceur, une innocence dont le charme devient irrésistible. Elles ont à la fois la délicatesse des vaporeuses beautés du Nord, et la volupté des femmes de l'Orient. L'expression de bonté de ces ravissantes créatures inspire un sentiment singulier: c'est un mélange de respect et de confiance. Il faut venir dans l'intérieur de la Russie pour savoir tout ce que valait l'homme primitif, et tout ce que les raffinements de la société lui ont fait perdre. Je l'ai dit, je le répète, et je le répéterai peut-être encore avec plus d'un philosophe: dans ce pays patriarcal, c'est la civilisation qui gâte l'homme. Le Slave était naturellement ingénieux, musical, presque compatissant; le Russe policé est faux, oppresseur, singe et vaniteux. Un siècle et demi sera nécessaire pour mettre ici d'accord les mœurs nationales avec les nouvelles idées européennes, en supposant toutefois que, pendant cette longue succession de temps, les Russes ne seront gouvernés que par des princes éclairés, et amis du progrès, comme on dit aujourd'hui. En attendant cet heureux résultat, la complète séparation des classes fait de la vie sociale en Russie une chose violente et immorale; on dirait que c'est dans ce pays que Rousseau est venu chercher la première idée de son système, car il n'est pas même nécessaire d'employer les ressources de sa magique éloquence pour prouver que les arts et les sciences ont fait plus de mal que de bien aux Slaves. L'avenir apprendra au monde si la gloire militaire et politique doit dédommager la nation russe du bonheur dont la privent son organisation sociale et les emprunts qu'elle ne cesse de faire aux étrangers.
L'élégance est innée chez les hommes de pure race slave. Ils ont dans le caractère un mélange de simplicité, de douceur et de sensibilité qui maîtrise les cœurs; il s'y joint souvent beaucoup d'ironie et un peu de fausseté, mais dans les bons naturels ces défauts ont tourné en grâce: il n'en reste qu'une physionomie dont l'expression de finesse est incomparable; on est dominé par un charme inconnu, c'est une mélancolie tendre et qui n'a rien d'amer, une douceur souffrante qui naît presque toujours d'un mal secret qu'on se cache à soi-même pour le mieux déguiser aux yeux des autres. Bref, les Russes sont une nation résignée… cette simple parole dit tout. L'homme qui manque de liberté—ici ce mot exprime des droits naturels, des besoins véritables,—eût-il d'ailleurs tous les autres biens, est comme une plante privée d'air; on a beau arroser la racine, la tige produit tristement quelques feuillages sans fleurs.
Les vrais Russes ont quelque chose de particulier dans l'esprit, dans l'expression du visage et dans la tournure. Leur démarche est légère, et tous leurs mouvements dénotent un naturel distingué. Ils ont les yeux très-fendus, peu ouverts et dessinés en forme d'ovale allongé; le trait qu'ils ont presque tous dans le regard donne à leur physionomie une expression de sentiment et de malice singulièrement agréable. Les Grecs, dans leur langue créatrice, appelaient les habitants de ces contrées syromèdes, mot qui veut dire œil de lézard; le mot latin sarmates est venu de là. Ce trait dans l'œil a donc frappé tous les observateurs attentifs. Le front des Russes n'est ni très-élevé ni très-large; mais il est d'une forme gracieuse et pure; ils ont à la fois dans le caractère de la méfiance et de la crédulité, de la fourberie et de la tendresse; et tous ces contrastes sont pleins de charme; leur sensibilité voilée est plutôt communicative qu'expansive, c'est d'âme à âme qu'elle se révèle; car c'est sans le vouloir, sans y penser, sans paroles, qu'ils se font aimer. Ils ne sont ni grossiers, ni apathiques comme la plupart des hommes du Nord. Poétiques comme la nature, ils ont une imagination qui se mêle à toutes leurs affections; pour eux l'amour tient de la superstition: leurs attachements ont plus de délicatesse que de vivacité; toujours fins, même quand ils se passionnent, on peut dire qu'ils ont de l'esprit dans le sentiment. Ce sont toutes ces nuances fugitives qu'exprime leur regard, si bien caractérisé par les Grecs.
C'est que les anciens Grecs étaient doués du talent exquis d'apprécier les hommes et les choses, et de les peindre en les nommant; faculté qui a rendu leur langue féconde entre toutes les langues européennes, et leur poésie divine entre toutes les poésies.