Le goût passionné des paysans russes pour le thé me prouve l'élégance de leur nature et s'accorde bien avec la peinture que je viens de vous faire de leur caractère. Le thé est un breuvage raffiné. Cette boisson est devenue en Russie une chose de première nécessité. Les gens du peuple, quand ils veulent vous demander pour boire poliment, disent: pour du thé, na tchiai, comme on dit ailleurs pour un verre de vin.

Cet instinct de bon goût est indépendant de la culture de l'esprit, il n'exclut pas même la barbarie, la cruauté; mais il exclut ce qui est vulgaire.

Le spectacle que j'ai dans ce moment sous les yeux me prouve la vérité de ce qu'on m'a toujours dit: c'est que les Russes sont singulièrement adroits et industrieux.

Un paysan russe a pour principe de ne reconnaître nul obstacle, non pas à ses désirs, pauvre aveuglé!… mais à l'ordre qu'il reçoit. Armé de la hache qu'il porte partout avec lui, il devient une espèce de magicien qui crée en un moment tout ce qui manque au désert. Il saura vous faire retrouver les bienfaits de la civilisation dans la solitude; il raccommodera votre voiture; il suppléera même à une roue cassée et qu'il remplacera par un arbre habilement posé sous la caisse, attaché d'un bout à une traverse, et de l'autre traînant à terre; si malgré cette industrie votre téléga est hors d'état de marcher, il en substituera un autre qu'il met sur pied en un moment, sachant faire servir avec beaucoup d'intelligence les débris de l'ancien à la construction du nouveau. On m'avait conseillé à Moscou de voyager en tarandasse, et j'aurais bien fait de suivre cet avis, car, avec cette sorte d'équipage, on ne risque jamais de rester en chemin!… Il peut être raccommodé, même reconstruit par chaque paysan russe.

Si vous voulez camper, cet homme universel vous bâtira une maison pour la nuit: et votre cabane improvisée vaudra mieux qu'aucune auberge de ville. Après vous avoir établi aussi comfortablement que vous pouvez l'être, il s'enveloppera dans sa peau de mouton retournée et se couchera sur le nouveau seuil de votre porte, dont il défendra l'entrée avec la fidélité d'un chien; ou bien il s'assiéra au pied d'un arbre devant la demeure qu'il vient de créer pour vous, et, tout en regardant le ciel, il vous désennuiera dans la solitude de votre gîte par des chants nationaux dont la mélancolie répond aux plus doux instincts de votre cœur, car le talent inné pour la musique est encore une des prérogatives de cette race privilégiée;… et jamais l'idée ne lui viendra qu'il serait juste qu'il prît place à côté de vous dans la cabane qu'il vient de vous construire.

Ces hommes d'élite resteront-ils longtemps cachés dans les déserts où la Providence les tient en réserve… à quel dessein? elle seule le sait!… Quand sonnera pour eux l'heure de la délivrance, et bien plus, du triomphe? c'est le secret de Dieu.

J'admire la simplicité d'idées et de sentiments de ces hommes. Dieu, le roi du ciel: le Czar, le roi de la terre: voilà pour la théorie; les ordres, les caprices même du maître, sanctionnés par l'obéissance de l'esclave: voilà pour la pratique. Le paysan russe croit se devoir corps et âme à son seigneur.

Conformément à cette dévotion sociale, il vit sans joie, mais non pas sans orgueil; or, la fierté suffit à l'homme pour subsister; c'est l'élément moral de l'intelligence. Elle prend toutes sortes de formes, même celle de l'humilité, de cette modestie religieuse découverte par les chrétiens.

Un Russe ne sait ce que c'est que de dire non à ce maître qui lui représente deux autres maîtres bien plus grands, Dieu et l'Empereur, et il met toute son intelligence, toute sa gloire à vaincre les petites difficultés de l'existence que respectent, qu'invoquent, qu'amplifient les hommes du commun chez les autres nations, parce qu'ils considèrent ces ennuis comme des auxiliaires de leur vengeance contre les riches, qu'ils regardent en ennemis parce qu'ils les appellent les heureux de ce monde.

Les Russes sont trop dénués de tous les biens de la vie pour être envieux; les hommes vraiment à plaindre ne se plaignent plus: les envieux de chez nous sont des ambitieux manqués; la France, ce pays du bien-être facile, des fortunes rapides, est une pépinière d'envieux; je ne puis m'attendrir sur les regrets haineux de ces hommes dont l'âme est énervée par les douceurs de la vie; tandis que la patience de ce peuple-ci m'inspire une compassion, j'ai presque dit une estime profonde. L'abnégation politique des Russes est abjecte et révoltante: leur résignation domestique est noble et touchante. Le vice de la nation devient la vertu de l'individu.