La tristesse des chants russes frappe tous les étrangers: mais cette musique n'est pas seulement mélancolique, elle est savante et compliquée: elle se compose de mélodies inspirées, et en même temps de combinaisons d'harmonie très-recherchées et qu'on n'obtient ailleurs qu'à force d'étude et de calcul. Souvent en traversant les villages, je m'arrête pour écouter des morceaux d'ensemble exécutés à trois et à quatre parties avec une précision et un instinct musical que je ne me lasse pas d'admirer. Les chanteurs de ces rustiques quintetti devinent les lois du contre-point, les règles de la composition, l'harmonie, les effets des diverses natures de voix, et ils dédaignent les unissons. Ils exécutent des suites d'accords recherchés, inattendus, entrecoupés de roulades et d'ornements délicats. Mais malgré la finesse de leur organisation ils ne chantent pas toujours parfaitement juste; ce qui n'est pas surprenant lorsqu'on s'attaque à une musique difficile avec des voix rauques et fatiguées; mais lorsque les chanteurs sont jeunes, les effets qu'ils produisent par l'exécution de ces morceaux savamment travaillés, me paraissent très-supérieurs à ceux des mélodies nationales qu'on entend dans les autres pays.

Le chant des paysans russes est une lamentation nasillarde, fort peu agréable à une voix; mais exécutées en chœur, ces complaintes prennent un caractère grave, religieux, et produisent des effets d'harmonie surprenants. La manière dont les différentes parties sont placées, la succession inattendue des accords, le dessin de la composition, les entrées de voix: tout cela est touchant et n'est jamais commun; ce sont les seuls chants populaires où j'aie entendu prodiguer les roulades. De tels ornements, toujours mal exécutés par des paysans, sont désagréables à l'oreille; néanmoins l'ensemble de ces chœurs rustiques est original et même beau.

Je croyais la musique russe apportée de Byzance en Moscovie, on m'assure au contraire qu'elle est indigène; ceci expliquerait la profonde mélancolie de ces airs, surtout de ceux qui affectent la gaîté par la vivacité du mouvement. Si les Russes ne savent pas se révolter contre l'oppression, ils savent soupirer et gémir.

À la place de l'Empereur je ne me contenterais pas d'interdire à mes sujets la plainte, je leur défendrais aussi le chant, qui est une plainte déguisée; ces accents si douloureux sont un aveu et peuvent devenir une accusation, tant il est vrai que, sous le despotisme, les arts eux-mêmes, lorsqu'ils sont nationaux, ne sauraient passer pour innocents; ce sont des protestations déguisées.

De là sans doute le goût du gouvernement et des courtisans russes pour les ouvrages, les littérateurs et les artistes étrangers, la poésie empruntée a peu de racines. Chez les peuples esclaves, on craint les émotions profondes causées par les sentiments patriotiques; aussi tout ce qui est national y devient-il un moyen d'opposition, même la musique. C'est ce qu'elle est en Russie où, des coins les plus reculés du désert, la voix de l'homme élève au ciel ses plaintes vengeresses pour demander à Dieu la part de bonheur qui lui est refusée sur la terre!… Donc si l'on est assez puissant pour opprimer les hommes, il faut être assez conséquent pour leur dire: ne chantez pas. Rien ne révèle la souffrance habituelle d'un peuple, comme la tristesse de ses plaisirs. Les Russes n'ont que des consolations, ils n'ont pas de plaisirs. Je suis surpris que personne avant moi n'ait averti le pouvoir de l'imprudence qu'il commet en permettant aux Russes un délassement qui trahit leur misère et donne la mesure de leur résignation: une résignation si profonde, c'est un abîme de douleur.

(Suite de la lettre précédente.)

Ce 22 août 1839, de la dernière poste avant Nijni.

Nous sommes arrivés ici sur trois roues et sur une gaule de sapin traînante pour remplacer la quatrième. Je n'ai cessé d'admirer l'ingénieuse simplicité de cette manière de voyager; il est facile d'adapter l'arbre au train de devant, en l'attachant à l'encastrure avec des cordes; on le laisse ainsi traîner au loin, en passant sous le lisoir de derrière où on le fixe pour remplacer celle des grandes roues qui manque: la perte d'une des petites serait plus embarrassante.

Une grande partie de la route de Yaroslaf à Nijni est une vaste allée de jardin; ce chemin, tracé presque toujours en ligne droite, est plus large que notre grande allée des Champs-Élysées à Paris, et il est bordé de deux autres allées tapissées de gazons naturels et plantées de bouleaux. Cette route est douce, car on y roule presque toujours sur l'herbe, excepté quand on traverse des marais sur des ponts élastiques, espèces de parquets flottants plus singuliers que commodes. Ces assemblages de pièces de bois inégales sont dangereux pour les chevaux et pour les voitures. Une route où croît tant de gazon, doit être peu fréquentée; ce qui la rend d'autant plus facile à entretenir. Hier, avant de casser, nous avancions au grand galop sur un chemin dont je m'avisai de vanter la beauté à mon feldjæger. «Je crois bien qu'il est beau, me répondit cet homme aux membres grêles, à la taille de guêpe, à la tenue roide et militaire, à l'œil gris et vif, aux lèvres pincées, à la peau naturellement blanche, mais tannée, brûlée et rougie par l'habitude des voyages en voitures découvertes, homme à l'air tout à la fois timide et redoutable, comme la haine réprimée par la peur:—je le crois bien… c'est la grande route de Sibérie!»

Ce mot me glaça. C'est pour mon plaisir que je fais ce chemin, pensai-je; mais quels étaient les sentiments et les idées de tant d'infortunés qui l'ont fait avant moi? et ces sentiments et ces idées évoqués par mon imagination revenaient m'obséder. Je vais chercher une distraction, un divertissement sur les traces du désespoir des autres… La Sibérie!… cet enfer russe est incessamment devant moi… et avec tous ses fantômes, il me fait l'effet du regard du basilic sur l'oiseau fasciné!… Quel pays!… la nature y est comptée pour rien; car il faut oublier la nature dans une plaine sans limites, sans couleur, sans plans, sans lignes, si ce n'est la ligne toujours égale, tracée par le cercle de plomb du ciel sur la surface de fer de la terre!!… Telle est, à quelques inégalités près, la plaine que j'ai traversée depuis mon départ de Pétersbourg: d'éternels marais entrecoupés de quelques champs d'avoine ou de seigle, qui sont de niveau avec les joncs; quelques carrés de terre cultivés en concombres, en melons et en divers légumes aux environs de Moscou, culture qui n'interrompt pas la monotonie du paysage; puis, dans les lointains, des bois de pins mal venants, quelques bouleaux maigres, noueux; puis enfin, le long des routes, des villages de planches grises, à maisons plates, dominés toutes les vingt, trente ou cinquante lieues par des villes un peu plus élevées, quoique plates aussi, villes où l'espace fait disparaître les hommes, rues qui ressemblent à des casernes bâties pour un jour de manœuvres: pour la centième fois voilà la Russie telle qu'elle est. Ajoutez-y quelques décorations, quelques dorures et beaucoup de gens aux discours flatteurs, aux pensers moqueurs, et vous l'aurez telle qu'on nous la veut montrer; il faut tout dire: on y assiste à de superbes revues. Savez-vous ce que c'est que les manœuvres russes? ces mouvements de troupes équivalent à des guerres, moins la gloire; mais la dépense n'en est que plus grande, car l'armée n'y peut pas vivre aux dépens de l'ennemi.