L'administrateur courtisan eut la modestie de ne pas mettre en ligne de compte sa propre finesse: il se garda également de me laisser le temps de lui dire ce que les mauvaises langues ne cessent de me répéter à voix, très-basse, c'est que toute mesure financière du genre de celle que vient de prendre le gouvernement russe, donne à l'autorité supérieure des moyens de profit à elle connu, mais dont on n'ose se plaindre tout haut sous un régime autocratique; j'ignore quelles ont été les secrètes manœuvres auxquelles on eut recours cette fois; mais pour m'en faire une idée, je me figure la situation d'un dépositaire vis-à-vis de l'homme qui lui confie une somme considérable. Si celui qui l'a reçue a le pouvoir de tripler à volonté la valeur de chacune des pièces de monnaie dont la somme se compose, il est évident qu'il peut rembourser le dépôt tout en conservant dans ses mains les deux tiers de ce qu'on lui a remis. Je ne dis pas que tel ait été le résultat de la mesure ordonnée par l'Empereur, mais je fais cette supposition entre tant d'autres pour m'aider à comprendre les médisances, ou si l'on veut les calomnies des mécontents. Ils ajoutent que le profit de cette opération si brusquement exécutée, et qui consiste à enlever par un décret au papier une partie de son ancienne valeur pour accroître, dans la même proportion, celle du rouble d'argent, est destiné à dédommager le trésor particulier du souverain des sommes qu'il en a fallu tirer pour rebâtir à ses frais, son palais d'hiver, et pour refuser, avec la magnanimité que l'Europe et la Russie ont admirée, les offres des villes, de plusieurs particuliers et des principaux négociants jaloux de contribuer à la reconstruction d'un édifice national, puisqu'il sert d'habitation au chef de l'Empire.

Vous pouvez juger par l'analyse détaillée que j'ai cru devoir vous faire de cette tyrannique charlatanerie, du prix qu'on attache ici à la vérité, du peu de valeur des plus nobles sentiments et des plus belles phrases, enfin de la confusion d'idées qui doit résulter de cette éternelle comédie. Pour vivre en Russie, la dissimulation ne suffit pas, la feinte est indispensable. Cacher est utile, simuler est nécessaire; enfin, je vous laisse à présumer et à apprécier les efforts que s'imposent les âmes généreuses et les esprits indépendants pour se résigner à subir un régime où la paix et le bon ordre sont payés par le décri de la parole humaine, le plus sacré de tous les dons du ciel pour l'homme qui a quelque chose de sacré… Dans les sociétés ordinaires, c'est la nation qui est pressée, le peuple fouette et le gouvernement enraye; ici c'est le gouvernement qui fouette et le peuple qui retient, car, pour que la machine politique subsiste, il faut bien que l'esprit de conservation soit quelque part. Le déplacement d'idées que je note à ce propos est un phénomène politique dont jusqu'à ce jour la Russie seule m'a fourni l'exemple. Sous le despotisme absolu c'est le gouvernement qui est révolutionnaire, parce que révolution veut dire régime arbitraire et pouvoir violent[13].

Le gouverneur a tenu sa promesse; il m'a mené voir dans le plus grand détail les travaux ordonnés par l'Empereur pour faire de Nijni tout ce qu'on peut faire de cette ville et pour réparer les erreurs des hommes qui l'ont fondée. Une route magnifique montera des bords de l'Oka dans la ville haute, séparée de la basse, comme je vous l'ai déjà dit, par une crique très-élevée; des précipices seront comblés, des rampes tracées; on fera de magnifiques percées dans la terre même de la montagne; des substructions immenses soutiendront des places, des rues et des édifices; ces travaux sont dignes d'une grande cité commerciale. Les entailles qui se pratiquent dans la falaise, les ponts, les esplanades, les terrasses, changeront un jour Nijni en une des plus belles villes de l'Empire; tout cela est grand! mais voici qui vous paraîtra petit. Comme Sa Majesté a pris la ville de Nijni sous sa protection spéciale, chaque fois qu'une légère difficulté s'élève sur la manière de continuer les constructions commencées, ou bien dès que l'on répare la façade d'une ancienne maison ou lorsqu'on en veut bâtir une nouvelle dans quelque rue ou sur l'un des quais de Nijni, le gouverneur a l'ordre de faire lever un plan spécial et de soumettre la question à l'Empereur. Quel homme! s'écrient les Russes… Quel pays! m'écrierais-je, si j'osais parler!!

Chemin faisant, M. Boutourline, dont je ne saurais assez louer l'obligeance et reconnaître l'hospitalité, m'a donné d'intéressantes notions sur l'administration russe et sur l'amélioration que le progrès des mœurs apporte chaque jour dans la condition des paysans.

Aujourd'hui un serf peut posséder même des terres sous le nom de son seigneur, sans que celui-ci ose s'affranchir de la garantie morale qu'il doit à son opulent esclave. Dépouiller cet homme du fruit de son labeur et de son industrie, ce serait un abus de pouvoir que le boyard le plus tyrannique n'oserait se permettre sous le règne de l'Empereur Nicolas; mais qui m'assure qu'il ne l'osera pas sous un autre souverain? Qui m'assure même que malgré le retour à l'équité, glorieux caractère du règne actuel, il ne se trouve pas des seigneurs avares et pauvres qui, sans spolier ouvertement leurs vassaux, savent employer avec habileté tour à tour la menace et la douceur pour tirer peu à peu des mains de l'esclave une partie des richesses qu'il n'ose lui enlever d'un seul coup?

Il faut venir en Russie pour apprendre le prix des institutions qui garantissent la liberté des peuples, sans égard au caractère des princes. Un boyard ruiné peut, il est vrai, prêter l'abri de son nom aux possessions de son vassal enrichi… à qui l'État n'accorde pas le droit de posséder un pouce de terre, ni même l'argent qu'il gagne!!… Mais cette protection équivoque et qui n'est pas autorisée par la loi dépend uniquement des caprices du protecteur.

Singuliers rapports du maître et du serf! Il y a là quelque chose d'inquiétant. On a peine à compter sur la durée des institutions qui ont pu produire une telle bizarrerie sociale: pourtant elles sont solides.

En Russie, rien n'est défini par le mot propre, la rédaction n'est qu'une tromperie continuelle dont il faut se garder avec soin. En principe, tout est tellement absolu qu'on se dit: Sous un tel régime la vie est impossible; en pratique, il y a tant d'exceptions qu'on se dit: Dans la confusion causée par des coutumes et des usages si contradictoires tout gouvernement est impossible.

Il faut avoir découvert la solution de ce double problème: c'est-à-dire, le point où le principe et l'application, la théorie et la pratique s'accordent, pour se faire une idée juste de l'état de la société en Russie.

À en croire l'excellent gouverneur de Nijni, rien de plus simple: l'habitude d'exercer le pouvoir rend les formes du commandement douces et faciles. La colère, les mauvais traitements, les abus d'autorité, sont devenus extrêmement rares, précisément parce que l'ordre social repose sur des lois excessivement sévères: chacun sent que pour conserver à de telles lois le respect sans lequel l'État serait bouleversé, on ne doit les appliquer que rarement et avec prudence. Il faut voir de près l'action du gouvernement despotique pour comprendre toute sa douceur (vous concevez que c'est le gouverneur de Nijni qui parle de la sorte); si l'autorité conserve quelque force en Russie, c'est grâce à la modération des hommes qui l'exercent. Constamment placés entre une aristocratie qui abuse d'autant plus aisément de son pouvoir que ses prérogatives sont moins définies, et un peuple qui méconnaît d'autant plus volontiers son devoir que l'obéissance qu'on lui demande est moins ennoblie par le sentiment moral, les hommes qui commandent ne peuvent conserver à la souveraineté son prestige qu'en usant le plus rarement possible de moyens violents; ces moyens donneraient la mesure de la force du gouvernement, et il juge plus à propos de cacher que de dévoiler ses ressources. Si un seigneur commet quelqu'acte répréhensible, il sera plusieurs fois averti en secret par le gouverneur de la province avant d'être admonesté officiellement; si les avis et les réprimandes ne suffisent pas, le tribunal des nobles le menacera de le mettre en tutelle, et plus tard on exécutera la menace, si elle est restée sans bon résultat.