Tout ce luxe de précautions ne me paraît pas très-rassurant pour le serf qui a le temps de mourir cent fois sous le knout de son maître avant que celui-ci, prudemment averti et dûment admonesté, soit obligé à rendre compte de ses injustices et de ses atrocités. Il est vrai que du jour au lendemain, seigneur, gouverneur, juges peuvent être culbutés et envoyés en Sibérie, mais je vois là plutôt un motif de consolation pour l'imagination du pauvre peuple, qu'un moyen efficace et réel de protection contre les actes arbitraires des autorités subalternes, toujours disposées à faire abus du pouvoir qui leur est délégué.

Les gens du peuple ont fort rarement recours aux tribunaux dans leurs disputes particulières. Cet instinct éclairé me paraît un sûr indice du peu d'équité des juges. La rareté des procès peut avoir deux causes: l'esprit d'équité des sujets, l'esprit d'iniquité des juges. En Russie presque tous les procès sont étouffés par une décision administrative qui, le plus souvent, conseille une transaction onéreuse aux deux parties; mais celles-ci préfèrent le sacrifice réciproque d'une partie de leurs prétentions et même de leurs droits les mieux fondés au danger de plaider contre l'avis d'un homme investi de l'autorité par l'Empereur. Vous voyez pourquoi les Russes ont lieu de se vanter de ce qu'on plaide fort peu dans leur pays. La peur produit partout le même bien: la paix sans tranquillité.

Mais n'aurez-vous pas quelque compassion du voyageur perdu au milieu d'une société où les faits ne sont pas plus concluants que les paroles? La forfanterie des Russes produit sur moi un effet absolument contraire à celui qu'ils s'en promettent; je vois tout d'abord l'intention de m'éblouir, aussitôt je me tiens sur mes gardes; il suit de là que, de spectateur impartial que j'eusse été sans leurs fanfaronnades, je deviens malgré moi observateur hostile.

Le gouverneur m'a voulu montrer toute la foire; mais cette fois nous en avons fait le tour rapidement en voiture; j'ai admiré un point de vue digne d'un panorama: c'est un magnifique tableau; pour en jouir, il faut monter au sommet d'un des pavillons chinois qui dominent dans son ensemble cette ville d'un mois. J'ai surtout été frappé de l'immensité des richesses accumulées annuellement sur ce point de la terre, foyer d'industrie d'autant plus remarquable qu'il est, pour ainsi dire, perdu au milieu des déserts qui l'entourent à perte de vue et d'imagination.

Au dire du gouverneur, la valeur des marchandises apportées cette année à la foire de Nijni est de plus de cent cinquante millions, d'après la déclaration des marchands eux-mêmes, qui, selon la méfiance naturelle aux Orientaux, cachent toujours une partie du prix de ce qu'ils apportent. Quoique tous les pays du monde envoient le tribut de leur sol ou de leur industrie à la foire de Nijni, l'importance de ce marché annuel est due surtout aux denrées, aux pierres précieuses, aux étoffes, aux fourrures apportées de l'Asie. L'affluence des Tatares, des Persans, des Boukares, est donc ce qui frappe le plus l'imagination des étrangers attirés par la réputation de cette foire; néanmoins, malgré son résultat commercial, moi, simple curieux, je vous le répète, je la trouve au-dessous de sa réputation. On me répond à cela que l'Empereur Alexandre l'a gâtée sous le rapport pittoresque et amusant; à la vérité, il a rendu les rues qui séparent les boutiques plus spacieuses et plus régulières, mais cette roideur est triste. D'ailleurs, tout est morne et silencieux en Russie; partout la défiance réciproque du gouvernement et des sujets fait fuir la joie. Ici les esprits eux-mêmes sont tirés au cordeau, les sentiments pesés, compassés, coordonnés, comme si chaque passion, chaque plaisir avait à répondre de ses conséquences à quelque rigide confesseur déguisé en agent de police. Tout Russe est un écolier sujet à la férule. Dans ce vaste collége qui s'appelle la Russie, tout marche avec poids et mesure jusqu'au jour où la gêne et l'ennui devenant par trop insupportables, tout tombe sens dessus dessous. Ce jour-là on assiste à des saturnales politiques. Mais encore une fois, ces monstruosités isolées ne troublent pas l'ordre général. Cet ordre est d'autant plus stable, et paraît d'autant plus fermement établi qu'il ressemble à la mort; on n'extermine que ce qui vit. En Russie le respect pour le despotisme se confond avec la pensée de l'éternité.

Je trouve en ce moment plusieurs Français réunis à Nijni. Malgré mon amour passionné pour la France, pour cette terre que, dans mon dépit contre les extravagances des hommes qui l'habitent, j'ai tant de fois quittée avec serment de n'y plus revenir, mais où je reviens toujours, où j'espère mourir; malgré cet aveugle patriotisme, en dépit de cet instinct de la plante qui domine ma raison, je n'ai pas laissé, depuis que je voyage et que je rencontre au loin une foule de compatriotes, de reconnaître les ridicules des jeunes Français et de m'étonner du relief que prennent nos défauts chez les étrangers. Si je parle exclusivement de la jeunesse, c'est parce qu'à cet âge l'empreinte de l'âme étant moins usée par le frottement des circonstances, le jeu des caractères est plus frappant. Il faut donc en convenir, nos jeunes compatriotes prêtent à rire à leurs dépens par la bonne foi avec laquelle ils croient éblouir les hommes simples des autres nations. La supériorité française, supériorité si bien établie à leurs yeux qu'elle n'a même plus besoin d'être discutée, leur paraît un axiome sur lequel on peut désormais s'appuyer sans qu'il soit nécessaire de le prouver. Cette foi inébranlable en son mérite personnel, cet amour-propre si complètement satisfait qu'il en deviendrait naïf à force de confiance, si tant de crédulité ne se joignait le plus souvent à une sorte d'esprit, mélange affreux qui produit la suffisance, le persiflage et la causticité; cette instruction, la plupart du temps dépourvue d'imagination et qui fait de l'intelligence un grenier à dates, à faits plus ou moins bien classés, mais toujours cités avec une sécheresse qui ôte tout son prix à la vérité, car sans âme on ne peut être vrai, on n'est qu'exact; cette surveillance continuelle de la vanité, sentinelle avancée de la conversation, épiant chaque pensée exprimée ou non exprimée par les autres pour en tirer avantage, espèce de chasse aux louanges toute au profit de celui qui ose se vanter le plus effrontément sans jamais rien dire ni laisser dire, rien faire ni laisser faire qui ne tourne à l'avantage de sa république; cet oubli des autres poussé au point de les humilier innocemment sans s'apercevoir que l'opinion qu'on entretient de soi-même et qu'on qualifie tout bas ou tout haut de justice rendue à qui de droit, est insultante pour autrui; cet appel constant à la politesse du prochain, qui n'est, après tout, que le mépris des égards qu'on lui devrait; l'absence totale de sensibilité qui ne sert que d'aiguillon à la susceptibilité, l'hostilité acerbe érigée en devoir patriotique, l'impossibilité de n'être pas choqué à tout propos de quelque préférence qu'on soit l'objet, celle d'être corrigé, quelque leçon qu'on reçoive; enfin tant d'infatuation servant de bouclier à la sottise contre la vérité: tous ces traits et bien d'autres que vous suppléerez mieux que je ne pourrais le faire, me semblent caractériser les jeunes Français d'il y a dix ans, lesquels sont des hommes faits aujourd'hui. Ces caractères nuisent à notre considération parmi les étrangers; ils font peu d'effet à Paris, où le nombre des modèles de ce genre de ridicule est si grand qu'on ne prend plus garde à eux; ils s'effacent dans la foule de leurs semblables, comme des instruments se fondent dans un orchestre; mais lorsqu'ils sont isolés et que les individus se détachent sur un fond de société où règnent d'au très passions et d'autres habitudes d'esprit que celles qui s'agitent dans le monde français, ils ressortent d'une manière désespérante pour tout voyageur attaché à son pays comme je le suis au mien. Jugez donc de ma joie en retrouvant ici, à dîner chez le gouverneur, M***, l'un des hommes du moment les plus capables de donner bonne idée de la jeune France aux étrangers. À la vérité, il est de la vieille par sa famille; et c'est au mélange des idées nouvelles avec les anciennes traditions qu'il doit l'élégance de manières et la justesse d'esprit qui le distinguent. Il a bien vu et dit bien ce qu'il a vu, enfin il ne pense pas plus de bien de lui-même que les autres n'en pensent, peut-être même un peu moins; aussi m'a-t-il édifié et amusé, en sortant de table, par le récit de tout ce qu'il apprend journellement depuis son séjour en Russie. Dupe d'une coquette à Pétersbourg, il se console de ses mécomptes de sentiment en étudiant le pays avec un redoublement d'attention. Esprit clair, il observe bien, il raconte avec exactitude, ce qui ne l'empêche pas d'écouter les autres, et même—ceci rappelle les beaux jours de la société française—de leur inspirer l'envie de parler. En causant avec lui on se fait illusion; on croit que la conversation est toujours un échange d'idées, que la société élégante est encore fondée chez nous sur des rapports de plaisirs réciproques; enfin on oublie l'invasion de l'égoïsme brutal et démasqué dans nos salons modernes, et l'on se figure que la vie sociale est comme autrefois un commerce avantageux pour tous: erreur surannée qui se dissipe à la première réflexion, et vous laisse en proie à la plus triste réalité, c'est-à-dire au pillage des idées, des bons mots, à la trahison littéraire, aux lois de la guerre enfin, devenues, depuis la paix, le seul code reconnu dans le monde élégant. Tel est le désolant parallèle dont je ne peux me distraire en écoutant l'agréable conversation de M***, et en la comparant à celle de ses contemporains. C'est de la conversation qu'on peut dire, à bien plus juste titre que du style des livres, que c'est l'homme même. On arrange ses écrits, on n'arrange pas ses reparties, ou si on les arrange, on y perd plus qu'on n'y gagne; car dans la causerie l'affectation n'est plus un voile, elle devient une enseigne.

La société réunie hier à dîner chez le gouverneur était un singulier composé d'éléments contraires: outre le jeune M***, dont je viens de vous faire le portrait, il y avait là un autre Français, un docteur R*** parti, m'a-t-on dit, sur un vaisseau de l'État pour l'expédition au pôle, débarqué, je ne sais pourquoi, en Laponie, et arrivé tout droit d'Archangel à Nijni, sans même avoir passé par Pétersbourg, voyage fatigant, inutile, et qu'un homme de fer seul pouvait supporter; aussi ce voyageur a-t-il une figure de bronze; on m'assure qu'il est un savant naturaliste; sa physionomie est remarquable, elle a quelque chose d'immobile et tout à la fois de mystérieux qui occupe l'imagination. Quant à sa conversation, je l'attends en France; en Russie il ne dit rien du tout. Les Russes sont plus habiles; ils disent toujours quelque chose, à la vérité le contraire de ce qu'on attend d'eux; mais c'est assez pour qu'on ne puisse remarquer leur silence; enfin il y avait encore à ce dîner une famille de jeunes élégants anglais du plus haut rang, et que je poursuis comme à la piste depuis mon arrivée en Russie, les rencontrant partout, ne pouvant les éviter, et cependant n'ayant jamais trouvé l'occasion de faire directement connaissance avec eux. Tout ce monde trouvait place à la table du gouverneur, sans compter quelques employés et diverses personnes du pays qui n'ouvraient la bouche que pour manger. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la conversation générale était impossible dans un pareil cercle. Il fallait, pour tout divertissement, se contenter d'observer la bigarrure des noms, des physionomies et des nations. Dans la société russe, les femmes n'arrivent au naturel qu'à force de culture; leur langage est appris, c'est celui des livres; et pour perdre la pédanterie qu'ils inspirent, il faut une mûre expérience des hommes et des choses. La femme du gouverneur est restée trop provinciale, trop elle-même, trop russe, trop vraie enfin pour paraître simple comme les femmes de la cour; d'ailleurs elle a peu de facilité à parler français. Hier, dans son salon, son influence se bornait à recevoir ses hôtes avec des intentions de politesse les plus louables du monde; mais elle ne faisait rien pour les mettre à leur aise, ni pour établir entre eux des rapports faciles. Aussi fus-je très-content, au sortir de table, de pouvoir causer tête à tête dans un coin avec M***. Notre entretien tirait à sa fin, car tous les hôtes du gouverneur se disposaient à se retirer quand le jeune lord ***, qui connaissait mon compatriote, s'approche de lui d'un air cérémonieux, et lui demande de nous présenter l'un à l'autre. Cette avance flatteuse fut faite par lui avec la politesse de son pays, qui, sans être gracieuse, ou même parce qu'elle n'est pas gracieuse, n'est point dépourvue d'une sorte de noblesse qui tient à la réserve des sentiments, à la froideur des manières.

«Il y a longtemps, milord, lui dis-je, que je désirais trouver une occasion de faire connaissance avec vous, et je vous rends grâce de me l'avoir offerte. Nous sommes destinés, ce me semble, à nous rencontrer souvent cette année; j'espère à l'avenir profiter de la chance mieux que je n'ai pu le faire jusqu'à présent.

—J'ai bien du regret de vous quitter, répliqua l'Anglais; mais je pars à l'instant.—Nous nous reverrons à Moscou.—Non, je vais en Pologne; ma voiture est à la porte et je n'en descendrai qu'à Wilna.»

L'envie de rire me prit en voyant sur le visage de M*** qu'il pensait comme moi, qu'après avoir patienté trois mois, à la cour, à Péterhoff, à Moscou, partout enfin où nous nous voyions sans nous parler, le jeune lord aurait pu se dispenser d'imposer inutilement à trois personnes l'ennui d'une présentation d'étiquette sans profit pour lui ni pour nous. Il nous semblait que venant de dîner ensemble, s'il n'eût voulu que causer un quart d'heure, rien ne l'empêchait de se mêler à notre conversation. Cet Anglais scrupuleux et formaliste nous laissa stupéfaits de sa politesse tardive, gênante, superflue; en s'éloignant, il avait l'air également satisfait d'avoir fait connaissance avec moi, et de ne tirer aucun parti de cet AVANTAGE, si avantage il y avait.