Ce trait de gaucherie m'en rappelle un autre arrivé à une femme.
C'était à Londres. Une dame polonaise d'un esprit charmant a joué le premier rôle dans cette histoire qu'elle m'a contée elle-même. La grâce de sa conversation et la solide culture de son esprit la feraient rechercher dans le grand monde, quand elle ne serait pas appelée à y primer, malgré les malheurs de son pays et de sa famille. C'est bien à dessein que je dis malgré; car, quoi qu'en pensent ou qu'en disent les faiseurs de phrases, le malheur ne sert à rien dans la société, même dans la meilleure; au contraire, il y empêche beaucoup de choses. Il n'empêche pourtant pas la personne dont je parle de passer pour une des femmes les plus distinguées et les plus aimables de notre temps, à Londres comme à Paris. Invitée à un grand dîner de cérémonie, et placée entre le maître de la maison et un inconnu, elle s'ennuyait; elle s'ennuya longtemps; car, bien que la mode des dîners éternels commence à passer en Angleterre, ils y sont encore plus longs qu'ailleurs; la dame, prenant son mal en patience, cherchait à varier la conversation, et sitôt que le maître de la maison lui laissait un instant de répit, elle tournait la tête vers son voisin de droite; mais elle trouvait toujours visage de pierre; et, malgré sa facilité de grande dame et sa vivacité de femme d'esprit, tant d'immobilité la déconcertait. Le dîner se passa dans ce découragement; un morne sérieux s'ensuivit; la tristesse est pour les visages anglais ce que l'uniforme est pour les soldats. Le soir, quand tous les hommes furent de nouveau réunis aux femmes dans le salon, celle de qui je tiens cette histoire n'eut pas plutôt aperçu son voisin de gauche, l'homme de pierre du dîner, que celui-ci, avant de la regarder en face, s'en alla chercher à l'autre bout de la chambre le maître de la maison, pour le prier, d'un air solennel, de l'introduire auprès de l'aimable étrangère. Toutes les cérémonies requises, dûment accomplies, le voisin gauche prit enfin la parole, et tirant sa respiration du plus profond de sa poitrine, tout en s'inclinant respectueusement: «J'étais bien empressé, madame, lui dit-il, de faire votre connaissance.»
Cet empressement pensa causer à la dame un fou rire, dont elle triompha pourtant à force d'habitude du monde, et elle finit par trouver dans ce personnage cérémonieux un homme instruit, intéressant même, tant la forme est peu significative dans un pays où l'orgueil rend la plupart des hommes timides et réservés.
Ceci prouve à quel point la facilité des manières, la légèreté de la conversation, la véritable élégance, en un mot, qui consiste à mettre toute personne qu'on rencontre dans un salon aussi à son aise qu'on l'est soi-même, loin d'être une chose indifférente et frivole, comme le croient certaines gens qui ne jugent le monde que par ouï-dire, est utile et même nécessaire dans les rangs élevés de la société, où des rapports d'affaires ou de pur plaisir rapprochent à chaque instant des gens qui ne se sont jamais vus. S'il fallait toujours, pour faire connaissance avec les nouveaux visages, dépenser autant de patience qu'il nous en a fallu, à la dame polonaise et à moi, pour avoir le droit d'échanger une parole avec un Anglais, on y renoncerait… et souvent on perdrait de précieuses occasions de s'instruire ou de s'amuser.
Ce matin de bonne heure, le gouverneur, dont je n'ai pu lasser l'obligeance, est venu me prendre pour me mener voir les curiosités de la vieille ville. Il avait ses gens, ce qui m'a dispensé de mettre à une seconde épreuve la docilité de mon feldjæger, dont ce même gouverneur respecte les prétentions.
Il y a en Russie une classe de personnes qui répond à la bourgeoisie chez nous, moins la fermeté de caractère que donne une situation indépendante et moins l'expérience que donne la liberté de la pensée et la culture d'esprit: c'est la classe des employés subalternes ou de la seconde noblesse. Les idées de ces hommes sont en général tournées vers les innovations, tandis que leurs actes sont ce qu'il y a de plus despotique sous le despotisme; c'est cette classe qui gouverne l'Empire en dépit de l'Empereur; elle a la prétention d'illuminer le peuple; en attendant, elle divertit à ses dépens les grands et les petits. Ses ridicules sont devenus proverbiaux; quiconque a besoin de ces demi-seigneurs nouvellement élevés par leur charge et par leur rang dans le tchinn, aux honneurs de la propriété territoriale, se dédommage de leur morgue par des moqueries sanglantes. Ces hommes montés de classe en classe, et parvenus enfin, moyennant quelque croix ou quelque emploi, à celle où l'on peut posséder des terres et des hommes, exercent leurs droits de suzeraineté avec une rigueur qui les rend l'objet de l'exécration de leurs malheureux paysans. Singulier phénomène social! c'est l'élément libéral ou mobile introduit dans le système du gouvernement despotique qui rend ici ce gouvernement intolérable! «S'il n'y avait que d'anciens seigneurs, disent les paysans, nous ne nous plaindrions pas de notre condition…» Ces hommes nouveaux si haïs du petit nombre de leurs serfs, sont aussi les maîtres du maître suprême, car ils forcent la main à l'Empereur dans une foule d'occasions; ce sont eux qui préparent une révolution à la Russie par deux voies, la voie directe à cause de leurs idées, la voie indirecte à cause de la haine et du mépris qu'ils excitent dans le peuple pour une aristocratie au niveau de laquelle de tels hommes peuvent parvenir. Une domination de subalternes, une tyrannie républicaine sous la tyrannie autocratique: quelle combinaison de maux!!…
Voilà les ennemis que se sont créés bénévolement les Empereurs de Russie par leur défiance envers leur ancienne noblesse; une aristocratie avouée, enracinée depuis longtemps dans le pays, mais mitigée par le progrès des mœurs et l'adoucissement des coutumes, n'eût-elle pas été un moyen de civilisation préférable à l'hypocrite obéissance, à l'influence dissolvante d'une armée de commis, la plupart d'origine étrangère et tous plus ou moins imbus dans le fond du cœur d'idées révolutionnaires, tous aussi insolents dans le secret de leur pensée qu'obséquieux dans leurs attitudes et dans leurs paroles?
Mon courrier ne voulant plus faire son métier, parce qu'il pressent les prérogatives de la noblesse à laquelle il aspire, est le type profondément comique de cette espèce d'hommes.
Je voudrais vous peindre cette taille fluette, ces habits soignés, non comme moyen d'avoir la meilleure mine possible, mais comme signe dénotant l'homme parvenu à un rang respectable; cette physionomie fine, impitoyable, sèche, et basse, en attendant qu'elle puisse devenir arrogante; enfin, ce type d'un sot, dans un pays où la sottise n'est point innocente comme elle l'est chez nous, car en Russie la sottise est assurée de faire son chemin pour peu qu'elle appelle à son aide la servilité; mais ce personnage échappe aux paroles comme la couleuvre à la vue… Cet homme me fait peur à l'égal d'un monstre; c'est le produit des deux forces politiques les plus opposées en apparence, quoiqu'elles aient beaucoup d'affinité, et les plus détestables quand elles sont combinées: le despotisme et la révolution!!… Je ne puis le regarder et contempler son œil d'un bleu trouble, bordé de cils blonds, presque blancs, son teint qui serait délicat s'il n'était bronzé par les rayons du soleil et bruni par les bouillonnements intérieurs d'une colère toujours refoulée; je ne puis voir ces lèvres pâles et minces, écouter cette parole doucereuse, mais saccadée, et dont l'intonation dit précisément le contraire de la phrase, sans penser que c'est un espion protecteur qu'on m'a donné là, et que cet espion est respecté du gouverneur de Nijni lui-même; à cette idée je suis tenté de prendre des chevaux de poste et de fuir la Russie pour ne m'arrêter qu'au delà de la frontière.
Le puissant gouverneur de Nijni n'ose forcer cet ambitieux courrier à monter sur le siége de ma voiture, et sur la plainte que j'ai portée à ce personnage qui représente l'autorité suprême, il m'a engagé à patienter!!… Où est donc la force dans un pays ainsi fait?