On fait beaucoup de bruit en Russie du talent de Brulow. Son Dernier jour de Pompéii a produit, dit-on, quelque effet en Italie. Cette énorme toile fait maintenant la gloire de l'école russe à Saint-Pétersbourg; ne riez pas de cette qualification; j'ai vu une salle sur la porte de laquelle on avait inscrit ces mots: École russe!!!… Le tableau de Brulow me paraît d'une couleur fausse; à la vérité le sujet choisi par l'artiste était propre à voiler ce défaut, car qui peut savoir la couleur qu'avaient les édifices de Pompéii à leur dernier jour? Ce peintre a le pinceau sec, la touche dure, mais il a de la force; ses conceptions ne manquent ni d'imagination ni d'originalité. Ses têtes ont de la variété et de la vérité; s'il entendait l'usage du clair-obscur, il mériterait peut-être un jour la réputation qu'on lui fait ici; en attendant il manque de naturel, de coloris, de légèreté, de grâce, et le sentiment du beau lui est étranger; il ne manque pas d'une sorte de poésie sauvage; toutefois, l'effet général de ses tableaux est désagréable à l'œil, et son style roide, mais qui n'est pas dépourvu de noblesse, rappelle les imitateurs de l'école de David; c'est dessiné comme d'après la bosse avec assez de soin et colorié au hasard.
Dans un tableau de l'Assomption, qu'on est convenu à Pétersbourg d'admirer parce qu'il est du fameux Brulow, j'ai remarqué des nuages si lourds qu'on pourrait les envoyer à l'Opéra pour représenter des rochers.
Il y a pourtant dans Pompéii des expressions de têtes qui promettent un vrai talent. Ce tableau, malgré les défauts de composition qu'on y découvre, gagnerait à être gravé; car c'est surtout par la couleur qu'il pèche.
On dit que depuis son retour en Russie, l'auteur a déjà beaucoup perdu de son enthousiasme pour l'art. Que je le plains d'avoir vu l'Italie, puisqu'il devait retourner dans le Nord! Il travaille peu, et malheureusement sa facilité, dont on lui fait un mérite, paraît trop dans ses ouvrages. C'est par un travail assidu et forcé qu'il parviendrait à vaincre la roideur de son dessin, et la crudité de ses couleurs. Les grands peintres savent la peine qu'il se faut donner pour ne plus dessiner avec le pinceau, pour peindre par la dégradation des tons, pour effacer de dessus la toile les lignes qui n'existent nulle part dans la nature, pour montrer l'air qui est partout, pour cacher l'art, enfin pour apprendre à reproduire la réalité sans cesser de l'ennoblir. Il semble que le Raphaël russe ne se doute pas de la rude tâche de l'artiste.
On m'assure qu'il passe sa vie à s'enivrer plus qu'à travailler; je le blâme moins que je ne le plains. Ici tous les moyens sont bons pour se réchauffer: le vin est le soleil de la Russie. Si l'on joint au malheur d'être Russe celui de se sentir peintre en Russie, il faut s'expatrier. N'est-ce pas un lieu d'exil pour les peintres qu'une ville où il fait nuit trois mois, et où la neige a plus d'éclat que le soleil?
En s'appliquant à reproduire les singularités de la nature sous cette latitude, quelques peintres de genre pourraient se faire honneur et obtenir sur les marches du temple des arts une petite place où ils feraient bande à part; mais un peintre d'histoire, s'il veut développer les dispositions qu'il a reçues du ciel, doit fui un tel climat. Pierre-le-Grand avait beau dire et beau faire, la nature mettra toujours des bornes aux fantaisies de l'homme, fussent-elles justifiées par les ukases de vingt Czars.
J'ai vu de M. Brulow un ouvrage vraiment admirable: c'est sans contredit ce qu'il y a de mieux à Saint-Pétersbourg parmi les tableaux modernes; à la vérité c'est la copie d'un ancien chef-d'œuvre de l'école d'Athènes. Elle est grande comme l'original au moins. Quand on sait reproduire ainsi ce que Raphaël a fait peut-être de plus inimitable après ses madones, on est obligé de retourner à Rome pour y apprendre à faire mieux que le Dernier jour de Pompéii et que l'Assomption de la Vierge[20].
Le voisinage du pôle est contraire aux arts, excepté à la poésie, à qui parfois l'âme humaine suffit; alors c'est le volcan sous la glace. Mais pour les habitants de ces âpres climats, la musique, la peinture, la danse, tous les plaisirs de sensation qui, jusqu'à un certain degré, sont indépendants de la pensée, perdent de leurs charmes en perdant leurs organes. Que me feraient Rembrant la nuit, et le Corrége, et Michel-Ange, et Raphaël dans une chambre sans lumière? Le Nord a des beautés sans doute, mais c'est un palais qui manque de jour. L'amour plus dégagé des sens y naît des désirs physiques moins que des besoins du cœur; mais, n'en déplaise au vain luxe du pouvoir et de l'opulence, tout le séduisant cortége de la jeunesse avec ses jeux, ses grâces, ses ris, ses danses, s'arrête aux régions bénies où les rayons du soleil, sans se contenter de glisser sur la terre qu'à peine ils effleurent, la réchauffent et la fécondent en l'éclairant du haut du ciel.
En Russie tout se ressent d'une double tristesse: la peur du pouvoir, l'absence du soleil!!… Les danses nationales y ressemblent tantôt à une ronde menée par des ombres, défilant tristement à la lueur d'un crépuscule qui ne finit jamais; tantôt, et c'est lorsqu'elles sont vives, à un exercice qu'on s'impose de peur de s'endormir et de geler en dormant. Mademoiselle Taglioni elle-même… hélas!… mademoiselle Taglioni n'est-elle pas devenue à Saint-Pétersbourg une danseuse parfaite? Quelle chute pour la Sylphide!!!… c'est l'histoire d'Ondine devenue simple femme… Mais quand elle marche dans les rues… car elle marche à présent… elle est suivie par des laquais en grande livrée avec de belles cocardes à leurs chapeaux et des galons d'or, et on l'accable tous les matins dans les journaux d'articles pleins de louanges les plus ridicules que j'aie lues. Voilà ce que les Russes, avec tout leur esprit, savent faire pour les arts et pour les artistes. Ce qu'il faut aux artistes, c'est un ciel qui les fasse naître, un public qui les comprenne, une société qui les inspire… Voilà le nécessaire: les récompenses sont de surérogation; on les leur donne par surcroît, comme dit l'Évangile. Ce n'est pas dans un Empire dont le peuple, refoulé de force non loin de la terre des Lapons, et policé de force par Pierre Ier, qu'il faut aller chercher ces choses. J'attends les Russes à Constantinople pour savoir ce dont ils sont capables en fait de beaux-arts et de civilisation.
La meilleure manière de protéger les arts, c'est d'avoir sincèrement besoin des plaisirs qu'ils procurent; une nation parvenue à ce point de civilisation ne sera pas longtemps contrainte à demander des artistes aux étrangers.