Au moment où j'allais quitter Saint-Pétersbourg, quelques personnes déploraient tout bas l'abolition des uniates[21], et racontaient les mesures arbitraires qui avaient amené de longue main cet acte irréligieux célébré comme un triomphe par l'Église russe. Les persécutions cachées qu'on a fait endurer à plusieurs prêtres des uniates révoltent les cœurs les plus indifférents; mais dans un paya où les distances et le secret favorisent l'arbitraire et prêtent leur secours constant aux actes les plus tyranniques, toutes les violences restent couvertes. Ceci me rappelle le mot significatif trop souvent répété par les Russes privés de protecteurs: «Dieu est si haut! l'Empereur est si loin![22]»

Voici donc les Grecs qui se mettent à faire des martyrs. Qu'est devenue la tolérance dont ils se vantaient devant les hommes qui ne connaissent pas l'Orient? Aujourd'hui les glorieux confesseurs de la foi catholique languissent dans des couvents-prisons, et leur lutte, admirée dans le ciel, reste ignorée même de l'Église pour laquelle ils militent généreusement sur la terre, de cette Église, mère de toutes les Églises, et la seule universelle, car elle est la seule qui ne soit pas entachée de localité, qui soit restée libre et qui n'appartienne à aucun pays[23]!!…

Quand le soleil de la publicité se lèvera sur la Russie, ce qu'il éclairera d'injustices non-seulement anciennes, mais de chaque jour, fera frémir le reste du monde. On ne frémira pas assez, car tel est le sort de la vérité sur la terre: tant que les peuples ont le plus grand intérêt à la connaître, ils l'ignorent, et lorsqu'ils l'apprennent elle ne leur importe déjà plus guère. Les abus d'un pouvoir renversé n'excitent que de froides exclamations; ceux qui les relatent passent pour des acharnés qui battent l'ennemi à terre, tandis que d'un autre côté les excès de ce pouvoir inique demeurent soigneusement cachés tant qu'il est debout, car avant tout il emploie sa force à étouffer les plaintes de ses victimes; il extermine, il anéantit, il se garde d'irriter, et il s'applaudit encore de sa mansuétude parce qu'il ne se permet que les cruautés indispensables. Néanmoins, c'est à tort qu'il se vante de sa douceur: lorsque la prison est muette et fermée comme la tombe, on se passe aisément de l'échafaud!!…

L'idée que je respirais le même air que tant d'hommes injustement opprimés, séparés du monde, me privait du repos le jour et la nuit. J'étais parti de France effrayé des abus d'une liberté menteuse, je retourne dans mon pays persuadé que si le gouvernement représentatif n'est pas le plus moral, logiquement parlant, il est sage et modéré dans la pratique; quand on voit que d'un côté il préserve les peuples de la licence démocratique, et de l'autre des abus les plus criants du despotisme, abus d'autant plus hideux que les sociétés qui les tolèrent sont plus avancées dans la civilisation matérielle, on se demande s'il ne faut pas imposer silence à ses antipathies et subir sans se plaindre une nécessité politique qui, après tout, apporte aux nations préparées pour elle plus de bien que de mal. À la vérité, jusqu'à présent cette nouvelle et savante forme de gouvernement n'a pu se consolider que par l'usurpation. Peut-être ces usurpations définitives avaient-elles été rendues inévitables par toutes les fautes précédentes; c'est une question de politique religieuse que le temps, le plus sage des ministres de Dieu sur la terre, résoudra pour nos neveux. Ceci me rappelle une pensée profonde exprimée par un des esprits les plus éclairés et les plus cultivés de l'Allemagne, M. de Varnhagen d'Ense: «J'ai bien cherché, m'écrivait-il un jour, par qui se font en dernière analyse les révolutions, et, après trente ans de méditations, j'ai trouvé ce que j'avais pensé dès ma jeunesse, qu'elles se font par les hommes contre qui on les dirige.»

Jamais je n'oublierai ce que j'ai senti en passant le Niémen pour entrer à Tilsit; c'est surtout dans ce moment-là que j'ai donné raison à l'aubergiste de Lubeck. Un oiseau échappé de sa cage, ou sortant de dessous la cloche d'une machine pneumatique, serait moins joyeux. Je puis dire, je puis écrire ce que je pense, je suis libre!… m'écriai-je. La première lettre vraie que j'aie adressée à Paris est partie de cette frontière: elle aura fait événement dans le petit cercle de mes amis, qui, jusque-là sans doute, avaient été les dupes de ma correspondance officielle. Voici la copie de cette lettre:

Tilsit, ce jeudi 26 septembre 1839.

«Cette date vous fera, j'espère, autant de plaisir à lire qu'elle m'en fait à écrire; me voici hors de l'Empire de l'uniformité, des minuties et des difficultés. On parle librement et l'on se croit dans un tourbillon de plaisir et dans un monde emporté par les idées nouvelles vers une liberté désordonnée. C'est pourtant en Prusse qu'on est; mais sortir de la Russie c'est retrouver des maisons dont le plan n'a pas été commandé à un esclave par un maître inflexible, maisons pauvres encore, mais librement bâties; c'est voir une campagne gaie et librement cultivée (n'oubliez pas que c'est de la Prusse que je parle), et ce changement épanouit le cœur. En Russie l'absence de la liberté se ressent dans les pierres toutes taillées à angles droits, dans les poutres toutes équarries régulièrement, comme elle se ressent dans les hommes… Enfin je respire!… je puis vous écrire sans les précautions oratoires commandées par la police: précautions presque toujours insuffisantes, car il y a autant de susceptibilité d'amour-propre que de prudence politique dans l'espionnage des Russes. La Russie est le pays le plus triste de la terre habité par les plus beaux hommes que j'aie vus; un pays où l'on aperçoit à peine les femmes ne peut être gai… Enfin m'en voici dehors, et sans le moindre accident! Je viens de faire deux cent cinquante lieues en quatre jours, par des chemins souvent détestables, souvent magnifiques, car l'esprit russe, tout ami qu'il est de l'uniformité, ne peut atteindre à l'ordre véritable; le caractère de cette administration, c'est le tatillonnage, la négligence et la corruption. On est révolté à l'idée de s'habituer à tout cela, et pourtant on s'y habitue. Un homme sincère dans ce pays-là passerait pour fou.

«À présent je vais me reposer en voyageant à loisir. J'ai deux cents lieues à faire d'ici à Berlin; mais des lits où l'on peut coucher et de bonnes auberges partout, une grande route douce et régulière rendent ce voyage une vraie promenade.»

La propreté des lits, des chambres, l'ordre des ménages dirigés par des femmes: tout me semblait charmant et nouveau… J'étais surtout frappé du dessin varié des maisons, de l'air de liberté des paysans et de la gaîté des paysannes: leur bonne humeur me causait presque de l'effroi: c'était une indépendance dont je craignais pour eux les conséquences; j'en avais perdu le souvenir. On voit là des villes qui sont nées spontanément et l'on reconnaît qu'elles étaient bâties avant qu'aucun gouvernement en eût fait le plan. Assurément, la Prusse ducale ne passe pas pour le pays de la licence, eh bien, en traversant les rues de Tilsit et plus tard celles de Kœnigsberg, je croyais assister au carnaval de Venise. Je me suis souvenu alors qu'un Allemand de ma connaissance, après avoir passé pour ses affaires plusieurs années en Russie, parvint enfin à quitter ce pays pour toujours; il était dans la compagnie d'un de ses amis; à peine eurent-ils mis le pied sur le bâtiment anglais qui venait de lever l'ancre, qu'on les vit tomber dans les bras l'un de l'autre en disant: «Dieu soit loué, nous pouvons respirer librement et penser tout haut!…»

Beaucoup de gens, sans doute, ont éprouvé la même sensation: pourquoi nul voyageur ne l'a-t-il exprimée? C'est ici que j'admire sans le comprendre le prestige que le gouvernement russe exerce sur les esprits. Il obtient le silence, non-seulement de ses sujets, c'est peu, mais il se fait respecter même de loin par les étrangers échappés à sa discipline de fer. On le loue, ou au moins l'on se tait: voilà un mystère que je ne puis m'expliquer. Si un jour la publication de ce voyage m'aide à le comprendre, j'aurai une raison de plus pour m'applaudir de ma sincérité.