Je devais retourner de Pétersbourg en Allemagne par Wilna et Varsovie.
J'ai changé de projet.

Des malheurs tels que ceux de la Pologne ne sauraient être attribués uniquement à la fatalité: dans les infortunes prolongées, il faut toujours faire la part des fautes aussi bien que celle des circonstances. Jusqu'à un certain point les nations comme les individus deviennent complices du sort qui les poursuit; elles paraissent comptables des revers qui les atteignent coup sur coup, car à des yeux attentifs les destinées ne sont que le développement des caractères. En apercevant le résultat des erreurs d'un peuple puni avec tant de sévérité, je ne pourrais m'abstenir de quelques réflexions dont je me repentirais; dire leur fait aux oppresseurs, c'est une charge qu'on s'impose avec une sorte de joie, soutenu qu'on se sent par l'apparence de courage et de générosité qui s'attache à l'accomplissement d'un devoir périlleux, ou tout au moins pénible; mais contrister la victime, accabler l'opprimé, fût-ce à coups de vérités, c'est une exécution à laquelle ne s'abaissera jamais l'écrivain qui ne veut pas mépriser sa plume.

Voilà pourquoi j'ai renoncé à voir la Pologne.

LETTRE TRENTE-SIXIÈME.

Retour à Ems.—Ce qui caractérise les envieux.—L'automne aux environs du Rhin.—Comparaison des paysages russes et allemands.—Souvenir de René.—Jeunesse de l'âme.—Madame Sand.—Définition de la misanthropie.—Secret de la vie des saints.—Mécompte éprouvé par le voyageur en Russie.—Résumé du voyage.—Dernier portrait des Russes.—But définitif de tous leurs efforts.—Secret de leur politique.—Coup d'œil sur toutes les Églises chrétiennes.—Danger qu'on court en Russie à dire la vérité sur la religion grecque.—Parallèle de l'Espagne et de la Russie.

Des eaux d'Ema, ce 22 octobre 1839.

J'ai pris l'habitude de ne laisser jamais passer beaucoup de temps sans vous obliger à vous souvenir de moi; un homme tel que vous devient nécessaire à ceux qui ont pu l'apprécier une fois et qui savent profiter de ses lumières sans les craindre. Il y a plus de peur encore que d'envie dans la haine qu'inspire le talent aux petits esprits: qu'en feraient-ils s'ils l'avaient? Mais ils sont toujours à portée de redouter son influence et sa pénétration. Ils ne voient pas que la supériorité de l'intelligence qui sert à connaître l'essence des choses et à reconnaître leur nécessité, promet l'indulgence: l'indulgence éclairée, c'est adorable comme la Providence; mais les petits esprits n'adorent pas.

Parti d'Ems pour la Russie, il y a cinq mois, je reviens dans cet élégant village, après une tournée de quelque mille lieues. Le séjour des eaux m'était désagréable au printemps, à cause de la foule inévitable des baigneurs et des buveurs; je le trouve délicieux à présent que j'y suis seul à la lettre, occupé à jouir du progrès d'un bel automne, au milieu des montagnes, dont j'admire la solitude, tout en recueillant mes souvenirs et en cherchant le repos dont j'ai besoin après le rapide voyage que je viens de faire.

Quel contraste! en Russie, j'étais privé du spectacle de la nature: il n'y a point là de nature, car je ne veux pas donner ce nom à des solitudes sans accidents pittoresques, à des mers aux rivages plats, à des lacs, à des fleuves dont l'eau s'arrête presqu'au niveau de la terre, à des marécages sans bornes, à des steppes sans végétation sous un ciel sans lumière.

Ces vues de plaines, dénuées de paysages pittoresques, ont bien aussi leur genre de beautés: mais une grandeur sans charme fatigue vite: quel plaisir y a-t-il à voyager au travers d'immenses espaces nus, à perte de vue, où l'on ne découvre qu'une vaste étendue toute vide? cette monotonie aggrave la fatigue du déplacement, parce qu'elle la rend infructueuse. La surprise entre pour quelque chose dans tous les plaisirs du voyage et dans le zèle du voyageur.