Sans moyen âge, sans souvenirs anciens, sans catholicisme, sans chevalerie derrière soi, sans respect pour sa parole[31], toujours Grecs du Bas-Empire, polis par formule comme des Chinois, grossiers ou du moins indélicats comme des Calmoucks, sales comme des Lapons, beaux comme des anges, ignorants comme des sauvages (j'excepte les femmes et quelques diplomates), fins comme des juifs, intrigants comme des affranchis, doux et graves dans leurs manières comme des Orientaux, cruels dans leurs sentiments comme des barbares, sarcastiques et dédaigneux par désespoir, doublement moqueurs par nature et par sentiment de leur infériorité, légers, mais en apparence seulement: les Russes sont essentiellement propres aux affaires sérieuses; tous ont l'esprit nécessaire pour acquérir un tact extraordinairement aiguisé, mais nul n'est assez magnanime pour s'élever au-dessus de la finesse; aussi m'ont-ils dégoûté de cette faculté indispensable pour vivre chez eux. Avec leur continuelle surveillance d'eux-mêmes, ils me paraissent les hommes les plus à plaindre de la terre. Le tact des convenances, cette police de l'imagination, est une qualité triste, au moyen de laquelle on sacrifie sans cesse son sentiment à celui des autres, une qualité négative qui en exclut de positives bien supérieures, c'est le gagne-pain des courtisans ambitieux qui sont là pour obéir à la volonté d'un autre, pour suivre, pour deviner l'impulsion, mais qui se feraient chasser le jour où ils prétendraient à la donner. C'est que, pour donner l'impulsion, il faut du génie; le génie est le tact de la force, le tact n'est que le génie de la faiblesse. Les Russes sont tout tact. Le génie agit, le tact observe, et l'abus de l'observation mène à la défiance, c'est-à-dire à l'inaction; le génie peut s'allier avec beaucoup d'art, jamais avec un tact très-raffiné, parce que le tact, cette flatterie à feu couvert, cette suprême vertu des subalternes qui respectent l'ennemi, c'est-à-dire le maître, tant qu'ils n'osent pas le frapper, est toujours uni à un peu d'artifice. Grâce à cette supériorité de sérail, les Russes sont impénétrables; il est vrai qu'on voit toujours qu'ils cachent quelque chose, mais on ne sait ce qu'ils cachent, et cela leur suffit. Ils seront des hommes bien redoutables et bien fins lorsqu'ils parviendront à masquer même leur finesse.

Déjà quelques-uns d'entre eux sont arrivés jusque-là; ce sont les plus avancés du pays, tant par le poste qu'ils occupent que par la supériorité d'esprit avec laquelle ils remplissent leur charge. Ceux-là, je n'ai pu les juger que de souvenir; leur présence a un prestige qui me fascinait.

Mais, bon Dieu! à quoi peut servir tout ce manége? Quel motif suffisant assignerons-nous à tant de feinte? Quel devoir, quelle récompense peut faire si longtemps supporter à des visages d'hommes la fatigue du masque?

Le jeu de tant de batteries ne serait-il destiné qu'à défendre un pouvoir réel et légitime?… Un tel pouvoir n'en a pas besoin, la vérité se défend d'elle-même. Veut-on protéger de misérables intérêts de vanité? peut-être. Cependant, prendre de tels soucis pour arriver à un résultat si misérable, ce serait un travail indigne des hommes graves qui se l'imposent; je leur attribue une pensée plus profonde; un but plus grand m'apparaît et m'explique leurs prodiges de dissimulation et de longanimité.

Une ambition désordonnée, immense, une de ces ambitions qui ne peuvent germer que dans l'âme des opprimés, et se nourrir que du malheur d'une nation entière, fermente au cœur du peuple russe. Cette nation, essentiellement conquérante, avide à force de privations, expie d'avance chez elle, par une soumission avilissante, l'espoir d'exercer la tyrannie chez les autres; la gloire, la richesse qu'elle attend la distraient de la honte qu'elle subit, et, pour se laver du sacrifice impie de toute liberté publique et personnelle, l'esclave, à genoux, rêve la domination du monde.

Ce n'est pas l'homme qu'on adore dans l'Empereur Nicolas, c'est le maître ambitieux d'une nation plus ambitieuse que lui. Les passions des Russes sont taillées sur le patron de celles des peuples antiques; chez eux tout rappelle l'Ancien Testament; leurs espérances, leurs tortures sont grandes comme leur Empire.

Là, rien n'a de bornes, ni douleurs, ni récompenses; ni sacrifices, ni espérances: leur pouvoir peut devenir énorme, mais ils l'auront acheté au prix que les nations de l'Asie paient la fixité de leurs gouvernements: au prix du bonheur.

La Russie voit dans l'Europe une proie qui lui sera livrée tôt ou tard par nos dissensions; elle fomente chez nous l'anarchie dans l'espoir de profiter d'une corruption favorisée par elle parce qu'elle est favorable à ses vues: c'est l'histoire de la Pologne recommencée en grand. Depuis longues années Paris lit des journaux révolutionnaires payés par la Russie. «L'Europe, dit-on à Pétersbourg, prend le chemin qu'a suivi la Pologne; elle s'énerve par un libéralisme vain, tandis que nous restons puissants, précisément parce que nous ne sommes pas libres: patientons sous le joug, nous ferons payer aux autres notre honte.»

Le plan que je vous révèle ici peut paraître chimérique à des yeux distraits; il sera reconnu pour vrai par tout homme initié à la marche des affaires de l'Europe et aux secrets des cabinets pendant les vingt dernières années. Il donne la clef de bien des mystères, il explique en un mot l'extrême importance que des personnes sérieuses par caractère et par position attachent à n'être vues des étrangers que du beau côté. Si les Russes étaient, comme ils le disent, les appuis de l'ordre et de la légitimité, se serviraient-ils d'hommes et, qui pis est, de moyens révolutionnaires?

Le monstrueux crédit de la Russie à Rome, est un des effets du prestige contre lequel je voudrais nous prémunir[32]. Rome et toute la catholicité n'a pas de plus grand, de plus dangereux ennemi que l'Empereur de Russie. Tôt ou tard, sous les auspices de l'autocratie grecque, le schisme régnera seul à Constantinople; alors le monde chrétien, partagé en deux camps, reconnaîtra le tort fait à l'Église romaine par l'aveuglement politique de son chef.