Ce prince, effrayé du désordre où tombaient les sociétés lors de son avènement au trône pontifical, épouvanté du mal moral causé à l'Europe par nos révolutions, sans soutien, éperdu au milieu d'un monde indifférent ou railleur, ne craignait rien tant que les soulèvements populaires dont il avait souffert et vu souffrir ses contemporains; alors, cédant à la funeste influence de certains esprits étroits, il a pris conseil de la prudence humaine, il s'est montré sage, selon le monde, habile à la manière des hommes: c'est-à-dire aveugle et faible selon Dieu; et voilà comment la cause du catholicisme, en Pologne, fut désertée par son avocat naturel, par le chef visible de l'Église orthodoxe. Est-il aujourd'hui beaucoup de nations qui sacrifieraient leurs soldats pour Rome? Et lorsque dans son dénûment le pape trouve encore un peuple prêt à se faire égorger pour lui… il l'excommunie!!… lui, le seul prince de la terre qui devait l'assister jusqu'à la mort, il l'excommunie pour complaire au souverain d'une nation schismatique! Les fidèles se demandent avec effroi ce qu'est devenue l'infatigable prévoyance du saint-siége; les martyrs, frappés d'interdiction, voient la foi catholique sacrifiée par Rome à la politique grecque: et la Pologne découragée dans sa sainte résistance, subit son sort sans le comprendre[33].

Comment le représentant de Dieu sur la terre n'a-t-il pas encore reconnu que depuis le traité de Westphalie, toutes les guerres de l'Europe sont des guerres de religion? Quelle prudence charnelle a pu troubler son regard au point de lui faire appliquer à la direction des choses du ciel des moyens, assez bons pour les rois, mais indignes du Roi des rois? Leur trône n'a qu'une durée passagère, le sien est éternel; oui, éternel, parce que le prêtre assis sur ce trône serait plus grand et plus clairvoyant dans les catacombes qu'il ne l'est au Vatican. Trompé par la subtilité des enfants du siècle, il n'a point aperçu le fond des choses, et dans les aberrations où l'a jeté sa politique de peur, il a oublié de puiser sa force où elle est: dans la politique de foi[34].

Mais patience, les temps mûrissent, bientôt toute question sera posée nettement, et la vérité défendue par ses champions légitimes, reprendra son empire sur l'esprit des nations. Peut-être la lutte qui se prépare servira-t-elle à faire comprendre aux protestants une vérité essentielle, que j'ai déjà exprimée plus d'une fois, mais sur laquelle j'insiste parce qu'elle me paraît l'unique vérité nécessaire pour hâter la réunion de toutes les communions chrétiennes: c'est que le seul prêtre réellement libre qui existe au monde, c'est le prêtre catholique. Partout ailleurs que dans l'Église catholique, le prêtre est assujetti à d'autres lois, à d'autres lumières qu'à celles de sa conscience et de sa doctrine. On frémit en voyant les inconséquences de l'Église anglicane, et l'on tremble en voyant l'avilissement de l'Église grecque à Pétersbourg; que l'hypocrisie cesse de triompher en Angleterre, la plus grande partie du royaume redevient catholique. L'Église romaine seule a sauvé la pureté de la foi, en défendant par toute la terre avec une générosité sublime, avec une patience héroïque, avec une inflexible conviction, l'indépendance du sacerdoce contre l'usurpation des souverainetés temporelles quelles qu'elles fussent. Où est l'Église qui ne se soit pas laissé rabaisser par les divers gouvernements de la terre au rang d'une police pieuse? il n'y en a qu'une, une seule, c'est l'Église catholique; et cette liberté qu'elle a conservée au prix du sang de ses martyrs, est un principe éternel de vie et de puissance. L'avenir du monde est à elle, parce qu'elle a su rester pure d'alliage. Que le protestantisme s'agite, c'est dans sa nature; que les sectes s'inquiètent et discutent, c'est leur jeu: l'Église catholique attend!!…

Le clergé grec russe n'a jamais été, il ne sera jamais qu'une milice revêtue d'un uniforme un peu différent de l'habit des troupes séculières de l'Empire. Sous la direction de l'Empereur, les popes et leurs évêques sont un régiment de clercs: voilà tout.

La distance qui sépare la Russie de l'Occident a merveilleusement servi jusqu'à ce jour à nous voiler toutes ces choses. Si l'astucieuse politique grecque craint tant la vérité, c'est parce qu'elle sait merveilleusement profiter du mensonge; mais ce qui me surprend, c'est qu'elle parvienne à en perpétuer le règne.

Comprenez-vous maintenant l'importance d'une opinion, d'un mot sarcastique, d'une lettre, d'une moquerie, d'un sourire, à plus forte raison d'un livre aux yeux de ce gouvernement favorisé par la crédulité de ses peuples, et par la complaisance de tous les étrangers?… Un mot de vérité lancé en Russie, c'est l'étincelle qui tombe sur un baril de poudre.

Qu'importe aux hommes qui mènent la Russie le dénûment, la pâleur des soldats de l'Empereur? Ces spectres vivants ont les plus beaux uniformes de l'Europe: qu'importent les sarraux de bure sous lesquels se cachent dans l'intérieur de leurs cantonnements ces fantômes dorés?… Pourvu qu'ils ne soient pauvres et sales qu'en secret, et qu'ils brillent lorsqu'ils se montrent, on ne leur demande ni ne leur donne rien. Une misère drapée: telle est la richesse des Russes: pour eux l'apparence est tout, et l'apparence chez eux ment plus que chez d'autres. Aussi quiconque lève un coin du voile est-il pour jamais perdu de réputation à Pétersbourg.

La vie sociale en ce pays est une conspiration permanente contre la vérité.

Là, quiconque n'est pas dupe passe pour traître: là, rire d'une gasconnade, réfuter un mensonge, contredire une vanterie politique, motiver l'obéissance est un attentat contre la sûreté de l'État et du prince; c'est encourir le sort d'un révolutionnaire, d'un conspirateur, d'un ennemi de l'ordre, d'un criminel de lèse-majesté… d'un Polonais, et vous savez si ce sort est cruel! Il faut avouer qu'une SUSCEPTIBILITÉ qui se manifeste de la sorte est plus redoutable que moquable: la surveillance minutieuse d'un tel gouvernement d'accord avec la vanité éclairée d'un tel peuple, devient épouvantable; elle n'est plus ridicule.

On peut et l'on doit s'astreindre à tous les genres de précautions sous un maître qui ne fait grâce à aucun ennemi, et qui ne méprise aucune résistance, et qui dès lors s'impose la vengeance comme un devoir. Cet homme ou plutôt ce gouvernement personnifié prendrait le pardon pour une apostasie, la clémence pour l'oubli de lui-même, l'humanité pour un manque de respect envers sa propre majesté… que dis-je? envers sa divinité!… Il n'est pas le maître de renoncer à se faire adorer.