Voici un fait qui vous prouvera le danger qu'on court en Russie à dire ce qu'on pense de la religion grecque et de son peu d'influence morale.
Il y a quelques années qu'un homme d'esprit, bien vu de tout le monde à Moscou, noble de naissance et de caractère, mais malheureusement pour lui, dévoré de l'amour de la vérité; passion dangereuse partout, et mortelle dans ce pays-là, s'avisa d'imprimer que la religion catholique est plus favorable au développement des esprits, au progrès des arts, que ne l'est la religion byzantine russe; il pensait là-dessus ce que je pense, et il a osé le dire, crime irrémissible pour un Russe. La vie du prêtre catholique, est-il dit dans son livre, vie toute surnaturelle ou qui du moins doit l'être, est un sacrifice volontaire et journalier des penchants grossiers de la nature; sacrifice incessamment renouvelé sur l'autel de la foi, pour prouver aux plus incrédules que l'homme n'est pas soumis en tout à la force matérielle, et qu'il peut recevoir d'une puissance supérieure le moyen d'échapper aux lois du monde physique; puis il ajoute: «Grâce aux réformes opérées par le temps, la religion catholique ne peut plus employer sa virtualité qu'à faire le bien;» en un mot, il prétendait que le catholicisme avait manqué aux grandes destinées de la race slave, parce que là seulement se trouve à la fois, enthousiasme soutenu, charité parfaite et discernement pur; il appuyait son opinion d'un grand nombre de preuves, et s'efforçait de montrer les avantages d'une religion indépendante, c'est-à-dire universelle, sur les religions locales, c'est-à-dire bornées par la politique; bref, il professait une opinion que je n'ai cessé de défendre de toutes mes forces.
Il n'est pas jusqu'aux défauts du caractère des femmes russes dont cet écrivain n'accuse la religion grecque. Il prétend que si elles sont légères, si elles n'ont pas su conserver sur leur famille l'autorité qu'il est du devoir d'une épouse chrétienne et d'une mère d'exercer chez elle, c'est qu'elles n'ont jamais reçu un véritable enseignement religieux.
Ce livre échappé, je ne sais par quel miracle ou par quel subterfuge, à la surveillance de la censure, mit la Russie en feu: Pétersbourg, et Moscou la sainte jetèrent des cris de rage et d'alarmes, enfin la conscience des fidèles se troubla tellement, que d'un bout de l'Empire à l'autre on demandait la punition de cet imprudent avocat de la mère des Églises chrétiennes, ce qui n'empêchait pas l'écrivain téméraire d'être conspué comme novateur; car… et ceci n'est pas une des moindres inconséquences de l'esprit humain presque toujours en contradiction avec lui-même dans les comédies qui se jouent en ce monde, le mot d'ordre de tous les sectaires et schismatiques, c'est qu'il faut respecter la religion sous laquelle on est né, vérité trop oubliée de Luther et de Calvin qui ont fait en religion ce que bien des héros républicains voudraient faire en politique: ils ont fait de l'autorité à leur profit; enfin, il n'y avait pas assez de knout, pas assez de Sibérie, de galères, de mines, de forteresses, de solitudes dans toutes les Russies pour rassurer Moscou et son orthodoxie byzantine contre l'ambition de Rome, servie par la doctrine impie d'un homme traître à Dieu et à son pays!
On attend avec anxiété l'arrêt qui va décider du sort d'un si grand criminel; cette sentence, tardant à paraître, on désespérait déjà de la justice suprême, lorsque l'Empereur, dans son impassibilité miséricordieuse, déclare qu'il n'y a point lieu à punir, qu'il n'y a point de criminel à frapper; mais qu'il y a un fou à enfermer: il ajoute que le malade sera livré aux soins des médecins.
Ce jugement fut mis à exécution sans délai, mais d'une façon si sévère que le fou supposé pensa justifier l'arrêt dérisoire du chef absolu de l'Église et de l'État. Le martyr de la vérité fut près de perdre la raison à lui déniée par une décision d'en haut. Aujourd'hui, au bout de trois années d'un traitement rigoureusement observé, traitement aussi avilissant qu'il était cruel, le malheureux théologien commence seulement à jouir d'un peu de liberté; mais n'est-ce pas un miracle!… maintenant il doute de sa propre raison, et sur la foi de la parole Impériale il s'avoue insensé!… Ô profondeurs des misères humaines!… En Russie la parole souveraine, lorsqu'elle réprouve un homme, équivaut à l'excommunication papale du moyen âge!!…
Le fou supposé peut, dit-on, maintenant communiquer avec quelques amis: on m'a proposé pendant mon séjour à Moscou de me mener le voir dans sa retraite; la peur m'a retenu et même la pitié, car ma curiosité lui aurait paru insultante. On ne m'a pas dit quelle peine ont subie les censeurs du livre qu'il a publié.
C'est un exemple tout récent de la manière dont les affaires de conscience se traitent aujourd'hui en Russie. Je vous le demande une dernière fois, le voyageur assez malheureux ou assez heureux pour avoir recueilli de tels faits, a-t-il le droit de les laisser ignorer? En ce genre, ce que vous savez positivement vous éclaire sur ce que vous supposez, et de toutes ces choses, il résulte une conviction que vous avez l'obligation de faire partager au monde si vous le pouvez.
Je parle sans haine personnelle, mais aussi sans crainte ni restriction; car je brave même le danger d'ennuyer.
Le pays que je viens de parcourir est sombre et monotone, autant que celui que j'ai peint autrefois était brillant et varié. En faire le tableau exact c'est renoncer à plaire. En Russie, la vie est aussi terne qu'elle est gaie en Andalousie; le peuple russe est morne, le peuple espagnol plein de verve. En Espagne l'absence de la liberté politique était compensée par une indépendance personnelle, qui n'existe peut-être nulle part au même degré et dont les effets sont surprenants, tandis qu'en Russie l'une est aussi inconnue que l'autre. Un Espagnol vit d'amour, un Russe vit de calcul; un Espagnol raconte tout, et s'il n'a rien à raconter, il invente; un Russe cache tout, et s'il n'a rien à cacher, il se tait pour avoir l'air discret, même il se tait sans calcul, par habitude; l'Espagne est infestée de brigands, mais on n'y vole que sur les grands chemins; les routes de la Russie sont sûres, mais on est volé immanquablement dans les maisons; l'Espagne est remplie de souvenirs et de ruines qui datent de tous les siècles; la Russie date d'hier, son histoire n'est riche qu'en promesses; l'Espagne est hérissée de montagnes qui varient les sites à chaque pas du voyageur, la Russie n'a qu'un paysage d'un bout de la plaine à l'autre; le soleil illumine Séville, il vivifie tout dans la Péninsule; la brume voile les lointains des paysages de Pétersbourg qui restent ternes, même pendant les plus belles soirées de l'été: enfin les deux pays sont en tous points l'opposé l'un de l'autre, c'est la différence du jour à la nuit, du feu à la glace, du midi au nord.