Il faut avoir vécu dans cette solitude sans repos, dans cette prison sans loisir, qu'on appelle la Russie, pour sentir toute la liberté dont on jouit dans les autres pays de l'Europe, quelque forme de gouvernement qu'ils aient adoptée. On ne saurait trop le répéter; en Russie la liberté manque à tout, si ce n'est, m'a-t-on dit, au commerce d'Odessa. Aussi l'Empereur, grâce au tact prophétique dont il est doué, n'aime-t-il guère l'esprit d'indépendance qui règne dans cette ville dont la prospérité est due à l'intelligence et à l'intégrité d'un Français[39]; c'est pourtant la seule de tout son vaste Empire où l'on puisse de bonne foi bénir son règne.
Quand votre fils sera mécontent en France, usez de ma recette, dites-lui: «Allez en Russie.» C'est un voyage utile à tout étranger; quiconque a bien vu ce pays, se trouvera content de vivre partout ailleurs. Il est toujours bon de savoir qu'il existe une société où nul bonheur n'est possible parce que par une loi de sa nature, l'homme ne peut être heureux sans liberté.
Un tel souvenir rend indulgent, et le voyageur rentré dans ses foyers peut dire de son pays ce qu'un homme d'esprit disait de lui-même: «Quand je m'apprécie je suis modeste; mais je suis fier quand je me compare.»
APPENDICE.
Histoire de la captivité de MM. Girard et Grassini, prisonniers en
Russie.—Récit de M. Girard.—Conversation du Voyageur avec M.
Grassini.—Récit officiel de la captivité en Russie et du renvoi en
Danemark des princes et princesses de Brunswick sous l'Impératrice
Catherine II (extrait de la première partie des actes de l'Académie
Impériale russe.)—Extrait de la Description de Moscou, par Le Cointe de
Laveau. Prisons de Moscou.
Novembre 1842.
Pendant le cours de cette année, le hasard m'a fait rencontrer deux hommes qui servaient dans notre armée à l'époque de la campagne de 1812, et qui vécurent l'un et l'autre pendant plusieurs années en Russie, après y avoir été faits prisonniers. L'un est un Français actuellement professeur de langue russe à Paris; il se nomme M. Girard; l'autre est un Italien, M. Grassini, le frère de la célèbre cantatrice, laquelle fit sensation en Europe par sa beauté. Elle a contribué par son talent dramatique à la gloire de l'école moderne en Italie[40].
Ces deux personnes m'ont raconté des faits qui se confirment les uns par les autres, et qui me paraissent assez intéressants pour mériter d'être publiés.
Ayant noté, sans y retrancher un seul mot, ma conversation avec M. Grassini, je la rapporterai textuellement; mais comme je n'avais pas eu le même soin relativement aux détails qui m'avaient été communiqués par M. Girard, je ne puis donner de ceux-ci qu'un résumé. Les deux récits se ressemblent tellement qu'on les dirait calqués l'un sur l'autre; et cette similitude n'a pas laissé que d'ajouter à la confiance que m'inspiraient les deux personnes de qui je tiens les faits qu'on va lire. Remarquez que ces deux hommes sont complètement étrangers l'un à l'autre, qu'ils ne se sont jamais vus, et qu'ils ne se connaissent pas même de nom.
Voici d'abord ce que m'a conté M. Girard: