Indépendamment des lions et des tigres qui se tiennent vers le Nord du Royaume, dans la partie la plus couverte de bois, on voit ici quelques quadrupèdes absolument inconnus en Europe: il y a entr'autres un animal un peu moins gros que le boeuf, qui tient du cheval et du cerf; on rencontre aussi quelques girafes[27]. Il y a beaucoup d'oiseaux singuliers, mais qui s'arrêtant peu, et qui n'étant jamais chassés, deviennent très-difficiles à connaître.
La nature y est aussi très-variée dans les plantes et dans les reptiles: il y en a beaucoup de venimeux dans l'un et l'autre genre, et ce peuple, singulièrement raffiné dans toutes les manières d'être cruel, compose avec une de ces plantes, qui ne croît que dans ces climats, une sorte de poison si actif, qu'il donne la mort en une minute[28]; quelquefois ils en n'imbibent la pointe de leurs flèches, dont les plus légères blessures alors font tomber dans des convulsions qui entraînent bientôt la mort après elles; mais ils se gardent bien de manger la chair de ceux qui meurent de cette manière.
Essayons maintenant de rapprocher les traits qui caractérisent ce peuple, par des coups de pinceaux plus rapides: ils sont tous extrêmement noirs, courts, nerveux, les cheveux crépus, naturellement sains, bien pris dans leur taille, les dents belles, et vivant très-vieux, ils sont adonnés à toutes sortes de crimes, principalement à ceux de la luxure, de la cruauté, de la vengeance et de la superstition, et d'ailleurs, emportés, traîtres, colères et ignorans. Leurs femmes sont mieux faites qu'eux: elles ont les formes superbes; elles sont fraîches, et presque toutes ont de belles dents et de beaux yeux; mais elles sont si cruellement traitées, si abruties par le despotisme de leurs époux, que leurs attraits ne se soutiennent pas au-delà de 30 ans, et qu'elles ne vivent guères au-delà de 50.
Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu'où ils s'étendent; quelques poteries qu'ils vernissent assez bien avec le jus d'une plante indigène de ces climats; quelques claies, quelques paniers et des nattes délicatement travaillées, mais qui ne sont l'ouvrage que des femmes.
Le Roi, qui connaît l'espèce des femmes blanches, et qui en a eu quelques-unes échouées sur les côtes des Jagas, tient d'elles une petite quantité d'ouvrages plus précieux, que tu pourras voir dans son palais. Le peu qu'il a connu de ces femmes l'en a rendu très-friand, et il paierait d'une partie de son Royaume celles qu'on pourrait lui procurer.
Entièrement privé de sensibilité, et peut-être en cela plus heureux que nous, ces sauvages n'imaginent pas qu'on puisse s'affliger de la mort d'un parent ou d'un ami; ils voient expirer l'un ou l'autre sans la plus légère marque d'altération, souvent même ils les achèvent, quand ils les voient sans espérance de guérir, ou parvenus à un âge trop avancé, et cela sans penser faire le plus petit mal. Il vaut mille fois mieux, disent-ils, se défaire de gens qui souffrent, ou qui sont inutiles, que de les laisser dans un monde, dont ils ne connaissent plus que les horreurs.
Leur manière d'enterrer les morts, est de placer tout simplement le cadavre aux pieds d'un arbre, sans nul respect, sans aucune cérémonie, et sans plus de façon qu'on n'en ferait pour un animal. De quelle nécessité sont nos usages sur cela? Un homme non n'est plus bon à rien, il ne sent plus rien; c'est une folie que d'imaginer qu'on lui doive autre chose que de le placer dans un coin de terre, n'importe où; quelquefois ils le mangent, quand il n'est pas mort de maladie. Mais, quelque chose qu'il arrive, les prêtres n'ont rien à faire en cet instant, et quelque soient leurs vexations sur tout le reste, elle ne s'étend pas cependant jusqu'à se faire ridiculement payer du droit de rendre un cadavre aux élémens qui l'ont formé.
Leurs notions sur le sort des âmes après cette vie, sont fort confuses; d'abord, ils ne croient pas que l'âme soit une chose distincte du corps; ils disent qu'elle n'est que le résultat de la sorte d'organisation que nous avons reçue de la nature, que chaque genre d'organisation nécessite une âme différente, et que telle est la seule distance qu'il y ait entre les animaux et nous. Ce système m'a paru bien philosophique pour eux.
Mais cette étincelle de raison est bientôt étouffée par des extravagances pitoyables: ils disent que la mort n'est qu'un sommeil, au bout duquel ils se trouveront tout entiers et tels qu'ils étaient dans ce monde, sur les bords d'un fleuve charmant, où tout concourra à leurs désirs, où ils auront des femmes blanches et des poissons en abondance. Ils ouvrent ce séjour fabuleux également aux bons comme aux méchans, parce qu'il est égal, selon eux, d'être l'un ou l'autre; que rien ne dépend d'eux qu'ils ne se sont pas faits, et que l'Être qui a tout créé peut les punir d'avoir agi suivant ses vues.... Singulière manie des hommes, de ne pouvoir presque dans aucune de leurs associations se passer de l'idée absurde d'une vie à venir; il est bien singulier qu'il leur faille les plus puissans secours de l'étude et de la réflexion pour réussir à absorber en eux une chimère née de l'orgueil, aussi ridicule à admettre, et aussi cruellement destructive de toute félicité sur la terre.—Ami, dis-je à Sarmiento, il me paraît que tes systèmes....—Sont invariable sur ce point, répondit le Portugais; c'est vouloir s'aveugler à plaisir, que d'imaginer que quelque chose de nous survive; c'est se refuser à tous les argumens démonstratifs de la raison et du bon sens, c'est contrarier toutes les leçons que la nature nous offre, que de distinguer en nous quelque chose de la matière; c'est en méconnaître les propriétés, que de ne pas voir qu'elle est susceptible de toutes les opérations possibles par la seule différence de ses modifications.... Ah! Si cette âme sublime devait nous survivre, si elle était d'une substance immatérielle, s'altérerait-elle avec nos organes? croîtrait-elle avec nos forces, dégénérerait-elle au déclin de notre âge, serait-elle vigoureuse et saine, quand rien ne souffre en nous? Triste, abattue, languissante sitôt que se dérange notre santé; une âme qui suit aussi constamment toutes les variations du physique, ne peut guère appartenir au moral; mon ami, il faut être fou pour croire un instant que ce qui nous fait exister, soit autre chose que la combinaison particulière des élémens qui nous constituent: altérez ces élémens, vous altérez l'âme, séparez-les, tout s'anéantit; l'âme est donc dans ces élémens, elle n'en est donc que le résultat, mais n'en est point une chose distincte; elle est au corps ce que la flamme est à la matière qui le consume: ces deux choses agiraient-elles l'une sans l'autre? la flamme existerait-elle sans l'élément qui l'entretient? et réversiblement, celui-ci se consumerait-il sans la flamme? Ah! mon ami, sois bien en repos sur le sort de ton âme après cette vie,... elle ne sera pas plus malheureuse qu'elle l'était avant d'animer ton corps, et tu ne seras pas plus à plaindre pour avoir végété malgré toi quelques instans sur le globe, que tu ne l'étais avant d'y paraître.—Sans me donner le tems de détruire ou de réfuter une opinion si contraire à la raison et à la délicatesse de l'homme sensible, si injurieuse à la puissance de l'Être qui ne nous a donné cette âme immortelle que pour arriver par son moyen à la sublime idée de son existence, d'où découle naturellement la suite et la nécessité de nos devoirs, tant envers ce Dieu saint et puissant, que relativement aux autres créatures, au milieu desquelles il nous a placé; sans, dis-je, me permettre de lui répondre un mot, le Portugais, qui n'aimait point qu'on le contrariât, reprit ainsi le fil de sa description.
La connaissance que tu as des moeurs, des coutumes, des loix et de la religion des habitans du Royaume de Butua, te fait aisément deviner leur morale; aucuns de leurs actes de tyrannie et de cruauté, aucuns de leurs excès de débauche, aucunes de leurs hostilités ne passent pour des crimes chez eux. Pour légitimer les premiers articles, ils disent que la nature, en créant des individus inégaux, a prouvé qu'il y en avait quelques-uns qui devaient être soumis aux autres; elle n'eût mis sans cela aucune distance entr'eux: voilà l'argument d'après lequel ils partent pour molester leurs femmes, qui, selon leur manière de penser, ne sont que des animaux inférieurs à eux, et sur lesquels la nature leur donne toute espèce de droits; quant à leur égarement de débauche, l'homme, disent-ils, est conformé de manière à ce que telle chose peut plaire à l'un, et doit déplaire à l'autre: or, dès que la nature lui a soumis des êtres, qui, par leur faiblesse, doivent indifféremment satisfaire ou l'un ou l'autre de ces besoins, ils ne peuvent devenir des crimes; d'un côté, l'homme reçoit des goûts; de l'autre, il a ce qu'il faut pour se contenter: quelle apparence que la nature eût réuni ces deux moyens, si elle était offensée de la manière dont on en use.