Tout ce que je viens de dire, continua le Portugais en terminant son récit, va redoubler sans doute l'horreur que tu ressens déjà pour ce peuple, et d'après l'obligation où te voilà d'y vivre, j'ai peut-être eu tort de te donner autant de détails.—Sois bien certain, répondis-je, qu'il n'est aucun principe de ces monstres que je ne mette au rang des plus affreux écarts de la raison humaine; je ne suis pas plus scrupuleux qu'on ne doit l'être; tu dois, je crois, t'en être aperçu ... mais favoriser, suivre ou croire des maximes aussi révoltantes, est au-dessus de mes forces et de mon coeur.... Sarmiento voulut répliquer, je ne lui répondis plus, bien persuadé que je ne convertirais pas cet homme endurci, et que c'était une de ces sortes d'âmes dont la perversité rend la cure d'autant plus impossible, que ne se trouvant point dans un état de souffrance par cette dépravation, elles ne désirent nullement une meilleure manière d'être. Je lui témoignai, pour rompre notre dialogue, l'envie d'entrer dans une cabane où notre course nous avait conduit: nous y pénétrâmes; c'était l'asyle d'un homme du peuple: nous le trouvâmes assis sur des nattes, mangeant du maïs bouilli, et sa femme à genoux devant lui, le servant avec toutes les marques possibles de respect. Comme le Portugais était connu pour le favori du Prince, le Paysan se leva et s'agenouilla dès qu'il parut, peu après il lui présenta sa fille, jeune enfant de 13 ou 14 ans.... Tu vois la politesse de ces cantons, me dit Sarmiento. Dis-moi, dans quel pays de ton Europe on recevrait ainsi un étranger?... Il résulte donc quelque chose de bon de ce despotisme qui t'effraie, et le voilà donc au moins, dans un cas, d'accord avec la nature.—Ne mets cette coutume qu'au rang des écarts et des désordres, m'écriai-je, et puisqu'elle ne m'inspire que de l'éloignement et du dégoût, elle ne peut être dans la nature.—Dis, dans les moeurs, et ne confonds pas l'usage, le pli donné par l'éducation avec les loix de la nature.... Et pendant ce tems-là Sarmiento ayant repoussé durement la jeune fille, demanda du feu, alluma sa pipe, sortit, et nous regagnâmes la Capitale.
Il y avait déjà trois mois que j'étais dans ce triste séjour, maudissant mon malheur et mon existence, désespérant qu'aucun hasard m'y fit jamais rencontrer Léonore, n'aimant qu'elle, ne pensant qu'à elle, lorsque le sort, pour calmer un instant mes maux, fit naître au moins pour moi, l'occasion d'une bonne oeuvre.
J'étais sorti seul un matin pour aller rêver plus à l'aise à l'objet de mon coeur; je préférais ces promenades solitaires à celles où Sarmiento m'empestait de sa morale erronée, et cherchait toujours à combattre ou à pervertir mes principes, lorsque je découvris un spectacle fait pour arracher les pleurs de tous autres individus que ceux de ce peuple féroce, peu faits pour le plaisir touchant de s'attendrir sur les douleurs d'un sexe délicat et doux, que le ciel forma pour partager nos maux, pour mêler de roses les épines de la vie, et non pour être méprisées et traitées comme des bêtes de somme.
Une de ces malheureuses hersait un champ où son mari voulait semer du maïs, attelée à une charrue lourde; elle la traînait de toutes ses forces sur une terre grasse et spongieuse qu'il s'agissait d'entr'ouvrir. Indépendamment de ce travail pénible où succombait cette infortunée, elle avait deux enfans attachés devant elle, que nourrissait chacun de ses seins, elle pliait sous le joug; des sanglots et des cris s'entendaient malgré elle, sa sueur et ses larmes coulaient à-la-fois sur le front de ses deux enfans.... Un faux pas la fait chanceler ... elle tombe ... je la crus morte ... son barbare époux saute sur elle, armé d'un fouet, et l'accable de coups pour la faire relever.... Je n'écoute plus que la nature et mon coeur, je m'élance sur ce scélérat ... je le renverse dans le sillon ... je brise les liens qui attachent sa mourante compagne au timon de la charrue ... je la relève ... la presse sur ma poitrine, et l'assis sous un arbre à côté de moi ... elle était évanouie, elle serait morte sans ce secours.... Je tenais sur mes genoux ses enfans froissés de la chute.... Cette malheureuse ouvre enfin les yeux ... elle me regarde ... elle ne peut concevoir qu'il existe dans la nature un être qui peut la secourir et la venger ... elle me fixe avec étonnement; bientôt les larmes de sa reconnaissance arrosent les mains de son bienfaiteur ... elle prend ses enfans, elle les baise ... elle me les donne ... elle a l'air de m'engager à leur sauver la vie comme à elle. Je jouissais délicieusement de cette scène, lorsque j'aperçois le mari revenir à moi avec un de ses camarades; je me lève, décidé à les recevoir tous deux comme ils le méritent.... Ma contenance les effraie: j'emmène la femme, j'emporte les enfans, j'établis chez moi cette malheureuse famille, et défends au mari d'y paraître. Je fis demander le soir cette femme au Roi, comme si j'avais eu le dessein de la destiner à mes plaisirs: le Monarque, qui m'avait déjà beaucoup reproché le célibat dans lequel je vivais, me l'accorda sans difficulté, et fît défendre à l'époux d'approcher de ma maison. Je lui proposai d'être mon esclave: on ne peut peindre la joie qu'elle eut de l'accepter; je la chargeai donc du soin de mon petit ménage, et je rendis sa vie si douce, qu'elle voulait se tuer de désespoir quand elle sut que je songeais à quitter le pays. Il a donc, là comme ailleurs, de l'âme, de la sensibilité, de la reconnaissance et de la délicatesse, ce sexe si cruellement outragé dans ces féroces climats; il a donc tout ce qu'il faut pour rendre ses maîtres heureux, si, renonçant à l'affreux droit de le maîtriser, ces tyrans préféraient celui bien plus doux de cultiver des vertus qui feraient aussi bien la douceur de leur vie.
Sarmiento n'eut pas plutôt appris cette action qu'il la blâma; non-seulement elle choquait ses indignes maximes, mais elle était même, prétendait-il, contre les loix du pays, puisqu'elle ravissait à un époux les droits qu'il avait sur sa femme, et comment, d'ailleurs, avec de l'esprit, poursuivait ce cruel sophiste, comment l'imaginer avoir fait une bonne oeuvre, quand de deux êtres qu'intéresse cette action, il en reste un de malheureux.—Celui qui souffre était criminel.—Non, puisqu'il agissait d'après les usages de son pays; mais le fût-il, qu'importe, son crime le rendait heureux; en t'y opposant, tu fais un infortuné.—Il est juste que le coupable souffre.—Ce qui est juste, c'est qu'il n'y ait dans l'état de souffrance que l'être faible, créé par la nature pour végéter dans l'asservissement, et tu déranges cet ordre en prêtant ton secours à cet être faible, contre le maître qui a tout droit sur lui; aveuglé par une fausse pitié, dont les mouvemens sont trompeurs et les principes égoïstes, tu troubles et pervertis les vues de la nature; mais allons plus loin: supposons les deux êtres égaux, je n'en soutiens pas moins que si dans l'action à laquelle se livre l'homme que tu appelles humain, il faut nécessairement que des deux que cette action touche, il y en ait un de malheureux; l'action n'est plus vertueuse, elle est indifférente; car une bonne action qui n'est qu'aux dépens du bonheur d'un homme, une bonne action d'où résulte une manière d'être désagréable pour un des deux individus qu'elle touche, en remettant les choses comme elles étaient, ne peut plus être regardée comme vertueuse, elle n'est plus qu'indifférente, puisqu'elle n'a fait que changer les situations.—Elle est bonne dès qu'elle venge le crime.—Elle ne peut être telle, dès qu'elle laisse un individu dans le malheur, et pour qu'elle pût avoir ce caractère de bonté que tu lui supposes, il faudrait qu'on fût mieux instruit sur ce qui est crime ou sur ce qui ne l'est pas; tant que les idées de vice ou de vertu ne seront pas plus développées, tant qu'on variera, tant qu'on flottera sur ce qui caractérise l'un ou l'autre, celui qui, pour venger ce qu'il croit mal, rendra un autre être à plaindre, n'aura sûrement rien fait de vertueux.—Eh! que m'importent tes raisonnemens, dis-je en colère à ce maudit homme, il est si doux de se livrer à de telles actions, que fussent-elles même équivoques, il nous reste toujours au fond du coeur la jouissance délicieuse de les avoir faites.—D'accord, reprit Sarmiento, dis que tu as fait cette action parce qu'elle te flattait, que tu t'es livré, en la faisant, à un genre de plaisir analogue à ton organisation; que tu as cédé à une sorte de faiblesse flatteuse pour ton âme sensible; mais ne dis pas que tu as fait une bonne action, et si tu m'en vois faire une contraire, ne dis pas que j'en fais une mauvaise, dis que j'ai voulu jouir comme toi, et que nous avons cherché chacun ce qui convenait le mieux à notre manière de voir et de sentir.
Enfin la vengeance du Ciel éclata sur ce malheureux Portugais: le fourbe, en me dévoilant une partie de sa conduite, dont les détails que je vous cache, vous feraient frémir sans doute, m'avait pourtant déguisé le crime affreux qu'il méditait pour lors. Cet homme, sans âme, sans reconnaissance, comme tous ceux que l'ambition dévore, oubliant qu'il devoit la vie à ce Monarque contre lequel il complotait, osait penser à le détrôner pour se mettre lui-même à sa place. Avec les seules troupes de la Couronne, il imaginait forcer les grands vassaux à le reconnaître, ou les réduire à la servitude. Je pensai être enveloppé dans l'orage: heureusement le Roi, sûr de mon innocence, et ayant besoin de mes services, distingua le coupable, le punit seul, et me rendit justice.
J'ignorais, et le complot de ce scélérat, et la découverte qu'on venait d'en faire, lorsque, sortis tous deux un jour pour une de nos courses ordinaires, six nègres embusqués tombèrent sur lui, et l'étendirent à mes pieds; il respirait encore....—Je meurs, me dit-il, je connais la main qui me frappe, elle fait bien, dans deux jours je lui en ravissais la puissance; puisse le traître périr un jour comme moi. Ami, je pars en paix; ni amendement, ni correction même à cette heure cruelle où le voile tombe et la vérité perce; et si j'emporte un remords au tombeau, c'est de n'avoir pas comblé la mesure; tu vois qu'on meurt tranquille quand on me ressemble. Il n'y a de malheureux que celui qui espère; celui qui frémit, est celui qui croit encore; celui dont la foi est éteinte ne peut plus rien avoir à redouter: meurs comme moi si tu le peux.... Ses yeux se fermèrent, et son âme atroce alla paraître aux pieds de son Juge, souillée de tous les crimes, et du plus grand sans doute, l'impénitence finale.
Je ne perdis pas un instant, pour me rendre chez le roi, et m'éclaircissant avec lui, il me raconta les odieux desseins du Portugais, m'assura que je ne devais rien craindre, que mon innocence lui était connue, et que je pouvais continuer de le servir tranquille. Je rentrai chez moi, moins agité. Là, tout entier à mes réflexions, je me convainquis combien il est vrai qu'aucun crime ne reste sans châtiment, et que la main équitable de la Providence sait tôt ou tard accabler celui qui la méconnaît ou l'outrage. Cependant je plaignis et regrettai ce malheureux; je le plaignis, parce que plus un homme est entraîné au mal, plus il y est porté par des circonstances ou des causes physiques, et plus, sans-doute, il est à plaindre: je le regrettai, parce que c'était le seul être avec qui je pus raisonner quelquefois; il me semblait qu'isolé au milieu de ces barbares, je devenais plus faible et plus infortuné.
Depuis que j'y étais, j'avais déjà exercé mon ministère sur cinq troupes de femmes, sans qu'aucune blanche eût encore paru. Ne me flattant plus de voir jamais arriver ma chère Léonore sur ces côtes, où l'espoir de la délivrer et de la ramener en Europe, fixait seul mes destins, je m'occupais sérieusement de mon secret départ, lorsque le roi me fit dire qu'il avait quelque chose à me communiquer. Il entendait fort bien le portugais: je l'avais appris avec Sarmiento, et j'étais, au moyen de cela, très en état, depuis quelque temps, de m'entretenir avec sa majesté; elle m'apprit donc qu'elle venait de recevoir des nouvelles d'une troupe de femmes blanches, actuellement dans un petit fort portugais, existant sur les frontières du Monomotapa, lesquelles seraient fort aisées à enlever; que pour parvenir à ce fort, il y avait à la vérité des montagnes presqu'inaccessibles à traverser, que les défilés de ces barrières étaient presque toujours gardés par les Bororès, peuple plus guerrier et plus cruel encore que le sien, mais que le moment était propice, parce que ces fiers et intraitables voisins se trouvaient alors très-occupés avec les Cimbas, leurs plus grands ennemis, et qu'il n'y avait aucun danger à entreprendre la conquête qu'il méditait. A l'égard des Portugais, je ne les crains pas, continua le monarque, ils sont d'ailleurs en très-petit nombre dans le fort dont je parle; ainsi rien ne peut troubler mon projet.
Il n'est pas besoin de vous dire avec quel empressement je le saisis moi-même; tout paraissait ici ranimer mon espoir; Léonore pouvait être au nombre de ces femmes blanches; obtenais-je la permission d'être de ce détachement, ou de le commander, une fois au fort portugais, j'emmenais Léonore en Europe, si j'étais assez heureux, pour l'y trouver. N'y était-elle pas, cette expédition m'ouvrait toujours la route des établissemens d'Europe, et je quittais ces barbares, dès que je me retrouvais avec des chrétiens.