Mais Ben Mâacoro avait autant de politique que moi; il redoutait ma désertion; il était attaché aux services que je lui rendais, et décidé à tout, pour me garder chez lui, à quelque prix que ce pût être, moyennant quoi, non-seulement je ne pus obtenir la conduite des troupes, mais il me fut même très-défendu d'être de l'expédition. Il ne me communiqua ce qu'il venait de me dire, que pour me faire part du plaisir qu'il en recevait, et me prévenir en même temps, d'être moins difficile sur le choix de ces femmes, parce que leur seule couleur suffisait pour lui plaire.

Mon triste espoir déçu aussi-tôt que formé, ma situation me sembla plus affreuse; je ne pouvais plus que craindre ce que je venais de désirer. Quel moyen me restait-il, pour ravir Léonore au roi, à supposer qu'elle fût parmi ces femmes? J'aurais la douleur de la lui livrer moi-même, sans la connaître. Un instant, je le sais, j'avais cru que le flambeau de l'amour m'empêcherait de m'égarer; mais cette idée n'était qu'un fruit de mon ivresse, que détruisait aussi-tôt la raison. De ce moment, je ne trouvai plus pour moi de tranquillité, qu'à me convaincre qu'il était impossible que Léonore fût au nombre de ces femmes; je regardai comme une chimère, ce qui venait de me rendre heureux, peu de temps avant.... Quelle apparence, me disais-je, que de la côte occidentale d'Afrique où on la supposait, lorsque je passai à Maroc, elle se trouve maintenant sur la côte orientale? Pour que cela pût être, il aurait fallu, ou qu'elle eût traversé les terres, ce qui était presque incroyable, ou qu'elle eût fait, par mer, le tour du continent, ce qui me paraissait encore plus difficile. Je chassai donc totalement cette pensée de mon esprit. Quand l'illusion qui nous a séduit, ne sert plus qu'à notre supplice, le plus court est de la détruire.

Je m'affermis si bien, d'après cela, dans l'impossibilité de mes craintes, que je ne m'occupai pas plus des femmes blanches qui allaient arriver, que je ne l'avais fait jusqu'alors des noires, et la ferme résolution de fuir, aussitôt que j'en trouverais le moyen, ne remplit que plus fortement mon esprit. Dès qu'il devenait impossible que Léonore parvint jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour aller la chercher ailleurs.

Le détachement se fit donc. Trente guerriers partirent mystérieusement, traversèrent les montagnes, sans risque, mirent en fuite les Portugais du fort de Tété, sur la frontière septentrionale du Monomotapa, prirent quatre femmes blanches, et les amenèrent voilées au roi, avec aussi peu de danger. On me fit avertir; je me plaçai, suivant l'usage, entre les deux nègres armés de massues, prêtes à fondre sur ma tête, au moindre mot, ou à la plus légère démarche qui pût s'éloigner de mon ministère.

Rien de moins effrayant pour moi que cette formalité, si j'eusse eu le moindre soupçon que ma chère Léonore dût être au nombre de ces femmes, mille morts ne m'eussent pas empêché de la saisir et de l'emporter au bout du monde. Mais je m'étais tellement affermi dans l'idée que cela ne pouvait être, que j'examinai ces femmes-ci avec la même indifférence que les autres; deux me parurent de vingt-cinq à trente ans; l'une desquelles me sembla mal faite, très-brune de peau, et très-éloignée d'être comme il les fallait au monarque; l'autre était joliment tournée, mais plus de prémices. La troisième fixa plus long-tems mes regards; je dus la soupçonner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées comme par la main même des grâces. Elle répugnait beaucoup à l'examen, et quand il fallut constater sa vertu, elle se détendit horriblement. La manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait, ajoutait beaucoup à la terreur que cette cérémonie jetait dans l'âme de celles qui n'étaient pas du pays. Non-seulement il n'était pas possible de les voir; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs voiles, ne pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu'on allait leur faire.

Les défenses multipliées de celle-ci, m'embarrassèrent beaucoup, la force ou la contrainte ne s'arrangeant pas à ma délicatesse, cependant je devais rendre un compte exact; je me trouvai donc obligé de faire demander au roi ce qu'il prétendait que je fisse; il m'envoya deux femmes de sa garde, munies de l'ordre de contenir la jeune fille, et de l'empêcher de se soustraire aux opérations de mon devoir. Elle fut saisie, et je poursuivis mes recherches; elles devinrent très-embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour décider en dernier ressort, sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d'établir sur celle-là, dans mon rapport, que je lui supposais absolument tout ce qu'il fallait pour plaire à son maître, et que si les choses n'étaient pas tout-à-fait dans l'entier qu'il leur désirait, il s'en fallait de si peu, que l'illusion lui serait encore permise. Quant à la quatrième, c'était une vieille femme, et je la réformai, ainsi que la première; mais le roi ne s'empara pas moins de toutes les quatre; il était si enthousiasmé des femmes blanches, qu'il n'en voulut soustraire aucune. Mon opération faite, les femmes entrèrent au sérail, et je me retirai.

A peine fus-je seul, que les résistances de cette jeune personne, ses charmes, la cruauté que j'avais eu d'appeler du secours; tout cela, dis-je, vint agiter mon coeur en mille sens divers: je voulus chercher un peu de repos, et cette charmante créature venait s'offrir sans-cesse à mon imagination: ô toi, que j'idolâtre, m'écriai-je, serais-je donc coupable envers toi; non, non, épouse adorée, nuls attraits ne balanceront les tiens, dans l'âme où s'érige ton temple.... Mais Léonore, si tu m'enflammas; ô Léonore, si tu es belle; hélas! tu ne peux l'être qu'ainsi, et je l'avoue, mes sens tranquilles jusqu'alors, s'irritèrent avec impétuosité. Je ne fus plus maître de les contenir; il me semblait que l'amour même, entr'ouvrant les gazes qui voilaient cette malheureuse captive, m'offrait les traits chéris de mon coeur; séduit par cette douce et cruelle illusion, j'osai, pour la première fois de ma vie être un instant heureux sans Léonore. Je m'endormis, et ces chimères s'évanouirent avec les ombres de la nuit.

Je demandai le lendemain à Ben Mâacoro, s'il était content de ses prisonnières; mais je fus bien étonné de le trouver dans une situation d'esprit où je ne l'avais jamais vu jusqu'alors. Il était soucieux, inquiet; à peine me répondit-il: je crus démêler même, qu'il me regardait avec humeur; je me retirai, sans oser renouveler ma demande, et m'effrayant un peu, je l'avoue, de ce changement dans l'air de sa majesté, craignant qu'on ne l'eût prévenu contre moi, et d'être, tôt ou tard, victime de son injustice ou de sa barbarie, je ne pensai plus qu'à mon départ. Le sort de ma malheureuse négresse m'inquiétait; je ne voulais pas la rendre à un époux qui l'aurait infailliblement tuée; je ne voulais pas m'en charger, quelque désir qu'elle eût eu de me suivre; affectant d'en être dégoûté, quoique je n'eus jamais eu de commerce avec elle, je priai un vieux chef des troupes du roi, qui m'avait paru plus honnête que ses compatriotes, de vouloir bien la recevoir au nombre de ses esclaves, et de la bien traiter, puis je m'évadai mystérieusement, vers l'entrée de la troisième nuit qui suivit l'arrivée des Européennes, dans le royaume de Butua. Triste victime de la fortune, misérable jouet de ses caprices jusqu'à quand devais-je donc être ainsi ballotté par elle? Je fuyais, j'allais encore chercher au bout de l'univers, celle que je venais de livrer moi-même au plus brutal, au plus libertin, au plus odieux des hommes.

Oh dieu! vous me faites frissonner, dit la présidente de Blamont, en interrompant Sainville: Quoi, monsieur, c'était Léonore?... Quoi, madame, c'était vous?... et vous n'avez pas été ... et vous ne fûtes pas mangée? Toute la société ne put s'empêcher de rire de la vivacité naïve de la restriction plaisante de madame de Blamont.—Madame, je vous en conjure, dit le comte de Baulè, n'interrompons-plus monsieur de Sainville, d'abord, par l'empressement que nous devons tous avoir, de connaître le dénouement de ses aventures, et en second lieu, pour apprendre de cette dame charmante, comment elle put se rencontrer là, et y étant, comme elle put échapper à tous les dangers qui la menaçaient.