Un nombre infini d'insulaires des deux sexes, bordait la côte, quand nous arrivâmes; ils nous reçurent avec des signes de joie, qui ne pouvaient plus nous laisser douter de leurs sentimens. Quelques uns de nos matelots, séduits par ces apparences, voulurent cajoler les femmes; mais ils en furent à l'instant repoussés avec autant de décence, que de fierté, et nous continuâmes pacifiquement nos opérations, sans que cette première faute, assez commune aux Européens, nous fît rien perdre de la bienveillance de ces peuples. A peine eus-je pris terre, que deux habitans s'avancèrent vers moi avec les plus grandes démonstrations d'amitié, et me firent comprendre qu'ils étaient là pour me conduire chez leur chef, si je le trouvais bon. J'acceptai l'offre, je donnai les ordres nécessaires à mon équipage, je recommandai la plus grande discrétion, et n'emmenai avec moi que mes deux officiers. Après avoir observé à la hâte, de superbes fortifications européennes, qui défendaient le port, et auxquelles nous reviendrons bientôt, nous entrâmes, en suivant nos guides, dans une superbe avenue de palmiers, à quatre rangs d'arbres qui conduisait du port à la ville.

Cette ville, construite sur un plan régulier, nous offrit un coup-d'oeil charmant. Elle avait plus de deux lieues de circuit sa forme était exactement ronde; routes les rues en étaient alignées; mais chacune de ces rues était plutôt une promenade, qu'un passage. Elles étaient bordées d'arbres, des deux côtés, des trottoirs régnaient le long des maisons, et le milieu était un sable doux, formant un marcher agréable. Toutes ces maisons étaient uniformes; il n'y en avait pas une qui fût, ni plus haute, ni plus grande que l'autre; chacune avait un rez-de-chaussée, un premier étage, une terrasse à l'italienne, au-dessus, et présentait de face une porte régulière d'entrée, au milieu de deux fenêtres, qui, chacune, avait au-dessus d'elle la croisée servant à donner du jour au premier étage. Toutes ces façades étaient régulièrement peintes par compartimens symétriques, en couleur de rose et en vert, ce qui donnait à chacune de ces rues, l'air d'une décoration. Après en avoir longé quelques-unes, qui nous parurent d'autant plus riantes, que les insulaires, garnissant en foule le devant de leurs maisons, pour nous voir, contribuaient encore au mouvement et à la diversité du spectacle. Nous arrivâmes sur une assez grande place d'une parfaite rondeur, et environnée d'arbres. Deux seuls bâtimens circulaires, remplissaient en entier cette place; ils étaient peints comme les maisons, et n'avaient de plus qu'elles, qu'un peu plus de grandeur et d'élévation. L'un de ces logis était le palais du chef; l'autre contenait deux emplacemens publics, dont je vous dirai bientôt l'usage.

Bien d'extraordinaire ne nous annonça la maison du chef; nous n'y vîmes aucuns de ces gardes insultans, qui, par leurs précautions et leurs armes, semblent dérober le tyran aux yeux de ses peuples, de peur que l'infortune ne puisse apporter à ses pieds, l'image des maux dont elle est victime. Cet homme respectable, venu pour nous recevoir lui-même à la porte de son palais, fut indifféremment abordé par tous ceux qui nous guidaient ou nous accompagnaient; tous s'empressaient de l'approcher; tous jouissaient en le voyant, et il fit des gestes d'amitié à tous.

Grand par ses seules vertus, respecté par sa seule sagesse, gardé par le seul coeur du peuple, je me crus transporté, en le voyant, dans ces temps heureux de l'âge d'or. Je crus voir enfin Sésos; tris au milieu de la ville de Thèbes.

Zamé, (c'était le nom de cet homme rare), pouvait avoir soixante-dix ans, à peine en paraissait-il cinquante; il était grand, d'une figure agréable, le port noble, le sourire gracieux, l'oeil vif, le front orné des plus beaux cheveux blancs, et réunissant enfin à l'agrément de l'âge mûr toute la majesté de la vieillesse.

Dès qu'il nous vit, il nous reconnut pour Européens, et sachant que le français est l'idiome commun de ce continent, il me demanda tout de suite dans cette langue, de quelle Nation j'étais?... De celle dont vous parlez la langue, dis-je en le saluant.—Je la connais, me répondit Zamé, j'ai habité trois ans votre Patrie, nous en raisonnerons ensemble.... Mais ceux qui vous suivent n'en paraissent pas.—Non, ils sont Hollandais.... Et il leur adressa aussi-tôt quelques paroles flatteuses dans leur langue.—Vous vous étonnez de rencontrer un sauvage aussi instruit, me dit-il ensuite. Venez, venez, suivez-moi, j'éclaircirai ce qui vous étonne, je vous raconterai mon histoire.

Nous entrâmes à sa suite dans le palais: les meubles en étaient simples et propres, plus à l'asiatique qu'à l'européenne, quoiqu'il y en eût quelques-uns totalement à l'usage de notre Nation. Six femmes, fort belles, en entouraient une d'environ 60 ans, et toutes se levèrent à notre arrivée.—Voilà ma femme, me dit Zamé en me présentant la plus vieille; ces trois-ci sont mes filles, ces trois autres sont nos amies; j'ai de plus deux garçons: s'ils vous savaient ici, ils y seraient déjà. Je suis certain que vous les aimerez; et Zamé s'apercevant de ma surprise à tant de candeur: je vous étonne, me dit-il, je le vois bien.... On vous a dit que j'étais le Chef de cette Nation, et vous êtes tout surpris qu'à l'exemple de vos Souverains d'Europe, je ne fasse pas consister ma grandeur dans la morgue et dans le silence; et savez-vous pourquoi je ne leur ressemble point, c'est qu'ils ne savent qu'être Roi, et que j'ai appris à être homme. Allons, mettez-vous à votre aise, nous jaserons, je vous instruirai de tout: commencez d'abord par dire vos besoins; que désirez-vous? Je suis pressé de le savoir, afin de donner des ordres pour qu'on y pourvoie sur-le-champ.

Attendri de tant de bontés, je ne cessais d'en marquer ma reconnaissance, quand Zamé se tournant vers sa femme, lui dit, toujours dans notre langue: je suis bien aise que vous voyiez un Européen; mais je suis fâché qu'il vous apprenne qu'une des modes de son pays soit de remercier le bienfaiteur, comme si ce n'était pas celui qui oblige qui dût rendre grâce à l'autre.

Alors, j'établis nos besoins.... Vous aurez tout cela, me dit Zamé, et même de bons ouvriers pour aider les vôtres; mais vous ne me parlez pas de provisions, vous devez en manquer: vous avez peut-être cru que je voulais vous les donner?... point du tout, je vous les vends.... Ou rien de tout ce que vous demandez, ou la certitude de passer quinze jours avec moi. Vous voyez bien que je suis plus indiscret que vous.

Toujours de plus en plus touché de cette franchise si rare dans un Souverain, je me prosternai à ses genoux.—Eh bien, eh bien! dit-il en me relevant.... Zoraï, continua-t-il en s'adressant à sa femme, voilà comme ils sont avec leurs chefs, ils les respectent au lieu de les aimer. Renvoyez vos gens à leur bord, me dit-il ensuite, ils y trouveront déjà une partie de ce qu'ils veulent; ils demanderont ce qui leur manque: s'ils aiment mieux loger dans la ville, ils le peuvent; mais vous et vos officiers, n'aurez point d'autre logement que ma maison; elle est commode et vaste: j'y ai quelquefois reçu des amis, je n'y ai jamais vu de courtisans.