Zamé donna ses ordres, je donnai les miens, je lui fis voir que la présence de mes officiers était nécessaire au vaisseau.—Eh bien! me dit-il, je ne garderai donc que vous; mais demain ils reviendront dîner avec moi.—Ils saluèrent et prirent congé.

[Illustration: J'ai quelquefois ici reçus des amis, je n'y ai jamais vu de courtisans. p. 565]

Peu après, deux citoyens de la même espèce que ceux que nous avions vus dans la ville, habillés de même; (tous, à la couleur près, l'étaient également) vinrent avertir Zamé qu'il était servi: nous passâmes dans une grande pièce où le repas était préparé à l'européenne.—Voici la seule cérémonie que je ferai pour vous, me dit cet hôte aimable; vous ne mangeriez pas commodément comme nous, et j'ai ordonné qu'on plaçât des sièges; nous nous en servons quelquefois, cela ne nous gênera point, et sans attendre mes remercimens, il s'assit à côté de sa femme, me fit mettre près de lui, et les six jeunes filles remplirent les autres places.—Ces jolies personnes, me dit Zamé, en me montrant les trois amies de sa famille, vont vous faire croire que j'aime le sexe, vous ne vous tromperez pas, je l'aime beaucoup, non comme vous l'entendez peut-être: les loix de mon pays permettent le divorce, et cependant, continua-t-il en prenant la main de Zoraï, je n'ai jamais eu que cette bonne amie, et n'en aurai sûrement point d'autre. Mais je suis vieux, les jeunes femmes me font plaisir à voir, ce sexe a tant de qualités! mon ami, j'ai toujours cru que celui qui ne savait pas aimer les femmes, n'était pas fait pour commander aux hommes.

Oh l'excellent homme! s'écria madame de Blamont, je l'aime déjà passionnément. J'espère que vous n'eûtes pas peur à ce souper de manger de la chair humaine, comme chez votre vilain portugais.—Il s'en faut bien, madame, reprit Sainville, il n'y parut même aucune sorte de viande: tout le repas consistait en une douzaine de jattes d'une superbe porcelaine bleue du Japon, uniquement remplies de légumes, de confitures, de fruits et de pâtisserie.—Le plus mauvais petit prince d'Allemagne fait meilleure chère que moi, n'est-ce pas mon ami, me dit Zamé. Voulez-vous savoir pourquoi? C'est qu'il nourrit son orgueil beaucoup plus que son estomac, et qu'il imagine qu'il y a de la grandeur et de la magnificence à faire assommer vingt bêtes pour en substanter une. Ma vanité se place à des objets différens: être cher à ses concitoyens, être aimé de ceux qui l'entourent, faire le bien, empêcher le mal, rendre tout le monde heureux, voilà les seules choses, mon ami, qui doivent flatter la vanité de celui que le hasard met un moment au-dessus des autres. Ce n'est point par aucun principe religieux que nous nous abstenons de viande, c'est par régime, c'est par humanité: pourquoi sacrifier nos frères quand la nature nous donne autre chose? Peut-on croire, d'ailleurs, qu'il soit bon D'engloutir dans ses entrailles la chair et le sang putréfiés de mille animaux divers; il ne peut résulter de-là qu'un chile âcre, qui détériore nécessairement nos organes, qui les affaiblit, qui précipite les infimités et hâte la mort. Mais les comestibles que je vous offre n'ont aucuns de ces inconvéniens: les fumées que leur digestion renvoie au cerveau sont légères, et les fibres n'en sont jamais ébranlées. Vous boirez de l'eau, mon convive, regardez sa limpidité, savourez sa fraîcheur; vous n'imaginez pas les soins que j'emploie pour l'avoir bonne. Quelle liqueur peut valoir celle-là? En peut-il être de plus saine?.... Ne me demandez point à-présent pourquoi je suis frais malgré mon âge, je n'ai jamais abusé de mes forces; quoique j'aie beaucoup voyagé, j'ai toujours fui l'intempérance, et je n'ai jamais goûté de viande.... Vous allez me prendre pour un disciple de Crotone[29]; vous serez bien surpris, quand vous saurez que je ne suis rien de tout cela, et que je n'ai adopté dans ma vie qu'un principe, travailler à réunir autour de soi la plus grande somme de bonheur possible, en commençant par faire celui des autres. Je sens bien que je vous devrais encore des excuses sur la manière bourgeoise dont je vous reçois. Manger avec sa femme et ses enfans, ne pas soudoyer quatre mille coquins, afin d'avoir une table pour monsieur, une table pour madame.... C'est d'une petitesse! d'un mauvais ton! N'est-ce pas ainsi que l'on dirait en France? Vous voyez que j'en sais le langage. O mon ami! qu'il' est onéreux selon moi, qu'il est cruel pour une âme sensible ce luxe intolérable, qui n'est le fruit que du sang des peuples: croyez-vous que je dînerais, si j'imaginais que ces plats d'or dans lesquels je serais servi, fussent aux dépens de la félicité de mes concitoyens, et que les débiles enfans de ceux qui soutiendraient ce luxe n'auraient, pour conserver leurs tristes jours; que quelques morceaux de pain brun paitrie sein de la misère, délayé des larmes de la douleur et du désespoir.... Non, cette idée me ferait frémir, je ne le supporterais jamais. Ce que vous voyez aujourd'hui sur ma table, tous les habitans de cette isle peuvent l'avoir sur la leur, aussi, je le mange avec appétit. Eh bien! Mon cher Français, vous ne dites mot.—Grand homme, répondis-je dans le plus vif enthousiasme, je fais bien plus, j'admire et je jouis.—Écoutez, me dit Zamé, vous vous êtes servi là d'une expression qui me choque: laissons le mot de grandeur aux despotes qui n'exigent que du respect; la certitude où ils doivent être de ne pouvoir inspirer d'autres sentimens, fait qu'ils renoncent à tous ceux qu'ils sont dans l'impossibilité de faire naître, pour exiger ceux qui ne sont l'ouvrage que de l'or et du trône. Il n'y a aucun homme sur la terre qui soit plus grand que l'autre, eu égard à l'état où l'a créé la nature, que ceux qui ont la prétention de l'inégalité, l'obtiennent par des vertus. Les habitans de ce pays m'appellent leur père, et je veux que vous me nommiez votre ami: ne m'avez-vous pas dit que je vous avais rendu service?... Eh bien! j'ai donc des droits au titre d'ami que je vous demande, et je l'exige.

La conversation devint générale: les femmes, qui presque toutes parlaient français, s'en mêlèrent avec autant d'esprit que de grâces et de naïveté; j'avais déjà remarqué qu'elles étaient absolument vêtues de la même manière que celles de la ville, et ce costume était aussi simple qu'élégant; un juste très-serré leur dessine précisément la taille, qu'elles ont toutes extraordinairement grande et svelte; ensuite un voile, qui me parut d'une étoffe encore plus fine et plus déliée que nos gazes, et d'un jaune tendre, après s'être marié agréablement à leurs cheveux, retombe en molles ondulations autour de leurs hanches, et se perd dans un gros noeud sur la cuisse gauche. Tous les hommes étaient vêtus à l'asiatique, la tête couverte d'une espèce de turban léger d'une forme très-agréable, et de la même couleur que leur vêtement.

Le gris, le rose et vert sont les trois seules couleurs qu'ils adoptent pour leurs habits: la première est celle des vieillards, l'âge mûre emploie le vert, et l'autre est pour la jeunesse. L'étoile de leurs vêtemens est fine et moelleuse, elle est la même en toutes les saisons, attendu la douceur et l'égalité du climat; elle ressemble un peu à nos taffetas de Florence: celle des femmes est la même. Ces étoffes et celles de leurs voiles sont tissues dans leurs propres manufactures, de la troisième peau d'un arbre qu'ils me montrèrent, et qui ressemble au mûrier; Zamé me dit que cette espèce de plante était particulière à son isle.

Les deux citoyens qui avaient annoncé le souper, furent les seuls qui le servirent, tout se passa avec ordre, et fut fini en moins d'une heure. Mon hôte, me dit Zamé, en se levant, vous êtes fatigué, on va vous conduire dans votre chambre; demain nous nous lèverons de bonne heure, et nous jaserons, je vous expliquerai la forme du gouvernement de ce peuple, je vous convaincrai que celui que vous en croyez le souverain n'en est que le législateur et l'ami ... je vous apprendrai mon histoire, et j'aurai l'oeil, malgré cela, à ce que rien ne manque aux besoins que vous m'avez témoignés, ce n'est pas le tout que de parler de soi à ses amis, l'essentiel est de s'occuper d'eux. Je vous remets entre les mains d'un de ces fidèles serviteurs, continua-t-il, en parlant d'un des citoyens qui nous avaient servi, il va vous installer: vous trouvez tout ceci bien simple, n'est-ce pas? Ne fussiez-vous que chez un financier, vous auriez deux valets de-chambre dorés pour vous conduire: ici, vous n'aurez qu'un de mes amis, c'est le nom que je donne à mes domestiques; le mensonge, l'orgueil et l'égoïsme auraient seuls fait chez l'un les frais du cérémonial: celui que vous voyez ici n'est l'ouvrage que de mon coeur. Adieu.

L'appartement où je me retirai était simple, mais propre et commode comme tout ce que j'avais observé dans cette charmante maison: trois matelas remplis de feuilles de palmiers desséchées et préparées avec une sorte de moelleux qui les rendaient aussi douces que des plumes, composaient mon lit; ils étaient étendus sur des nattes à terre, un léger pavillon de cette même étoffe dont les femmes formaient leurs voiles, était agréablement attaché au mur, et l'on s'en entourait pour éviter la piqûre d'une petite mouche incommode dans une saison de ce pays. Je passai dans cette chambre une des meilleures nuits dont j'eusse encore joui depuis mes infortunes; je me croyais dans le temple de la vertu, et je déposais tranquille aux pieds de ses autels.

Le lendemain Zamé envoya savoir si j'étais éveillé, et comme on me vit debout, on me dit qu'il m'attendait; je le trouvai dans la même salle où j'avais été reçu la veille.