SUITE DE LA LETTRE 35e.
Déterville à Valcour.
HISTOIRE DE ZAMÉ.
Sur la fin du règne de Louis XIV, dit Zamé, un vaisseau de guerre français voulant passer de la Chine en Amérique, découvrit cette isle, qu'aucun navigateur n'avait encore aperçue, et sur laquelle aucun n'a paru depuis; l'équipage y séjourna près d'un mois, abusa de l'état de faiblesse et d'innocence dans lequel il trouva ce malheureux peuple, et y commit beaucoup de désordre. Au moment du départ, un jeune Officier du vaisseau, devenu éperdument amoureux d'une femme de cette contrée, se cacha, laissa partir ses compatriotes, et dès qu'il les crut éloignés, assemblant les chefs de la nation, il leur déclara par le moyen de la femme qu'il aimait, et avec laquelle il était venu à bout de s'entendre, qu'il n'était resté dans l'île que par l'excessif attachement qu'un si bon peuple lui avait inspiré; qu'il voulait le garantir des malheurs que lui présageait la découverte que sa nation venait d'en faire, puis montrant aux chefs réunis un canton de cette île où nous sommes assez malheureux pour avoir une mine d'or: «Mes amis, leur dit-il, voilà ce qui irrite la soif des gens de ma patrie, ce vil métal, dont vous ignorez l'usage, que vous foulez aux pieds sans y prendre garde, est le plus cher objet de leurs désirs; pour l'arracher des entrailles de votre terre, ils reviendront en force, ils vous subjugueront, ils vous enchaîneront, ils vous extermineront, et ce qui sera pis peut-être, ils vous relégueront, comme ils font chaque jour, eux et leurs voisins (les Espagnols), dans un continent à quelques cents lieues de vous, dont vous ne connaissez pas la situation, et qui abonde également en ces sortes de richesses. J'ai cru pouvoir vous sauver de leur rapacité en demeurant parmi vous, connaissant leur manière de s'emparer d'une île, je pourrai la prévenir; sachant comme ils viendront vous combattre, je pourrai vous enseigner à vous défendre, peut-être enfin vous ravirai-je à leur cupidité: fournissez-moi les moyens d'agir, et pour unique récompense accordez-moi celle que j'aime.»
Il n'y eut qu'une voix: sa maîtresse lui fut accordée, et on lui donna dès l'instant tous les secours qu'il pouvait exiger pour exécuter ce qu'il annonçait.
Il parcourut l'île, et la trouvant d'une forme ronde, ayant environ cinquante lieues de circonférence, entièrement environnée de rochers, excepté par le seul côté où vous êtes venu, il ne la jugea que dans cette partie susceptible des défenses de l'art; peut-être n'avez-vous pas observé la manière dont il a rendu ce port inabordable, nous irons le visiter tantôt, et je vous convaincrai sur les lieux même, que si nous n'avions jugé votre faiblesse et votre embarras pour seules causes de votre arrivée dans notre île; vous n'y seriez pas venu avec tant de facilité. Cette partie, la seule par laquelle on puisse parvenir à Tamoé, fut donc fortifiée par lui à l'européenne; il, y ménagea des batteries qui n'ont pu être perfectionnées et remplies que par moi; il leva une milice, établit une garnison dans un fort construit à l'entrée de la baye, et plut tellement à la nation enfin, par la sagesse de ses soins et la supériorité de ses vues, que son beau-père, un de nos principaux chefs, étant mort, il fut unanimement élu souverain de l'île: de ce moment il en changea la constitution; il fit sentir que la perfection de son entreprise exigeait que le gouvernement fût héréditaire, afin qu'inculquant ses desseins à celui qui lui succéderait, cet héritier pût être à portée de les suivre et de les améliorer. On y consentit.... Telle fut l'époque où je vis le jour; je suis le fruit de l'hymen de cet homme si cher à la nation, ce fut à moi qu'il confia ses vues, et c'est moi qui suis assez heureux pour les avoir remplies.
Je ne vous parlerez point de son administration; il ne put que commencer ce que j'ai fini; en vous détaillant mes opérations, vous connaîtrez les siennes: revenons à ce qui les précéda.
Dès que j'eus atteint l'âge de 15 ans, mon père en passa 5 à m'apprendre l'histoire, la géographie, les mathématiques, l'astronomie, le dessein, et l'art de la navigation; puis m'ayant conduit sur le terrain de la mine dont il craignait que les richesses n'attirassent ses compatriotes: tirons de ceci, me dit-il, ce qu'il faut pour vous faire voyager avec autant de magnificence que d'utilité: on ne peut malheureusement sortir d'ici, saris que ce métal ne devienne nécessaire; mais continuez à le laisser dans le mépris aux yeux de cette nation simple et heureuse, qui ne le connaîtrait qu'en se dégradant. Qu'elle ne cesse d'être persuadé que l'or n'ayant qu'une valeur fictive, il devient nul aux yeux d'un peuple assez sage pour n'avoir pas admis cette extravagance. Ayant ensuite fait remplir quelques coffres de ce métal, il fit couvrir et cultiver l'endroit dont il l'avait tiré, afin d'en faire oublier jusqu'à la trace; et m'ayant fait embarquer sur un grand bâtiment qu'il avait fait construire d'après ces desseins, dans la seule vue de ce voyage; il m'embrassa, et me dit les larmes aux yeux: «O toi que je ne reverrai peut-être jamais, toi que je sacrifie au bonheur de la nation qui m'adopte, va connaître l'univers, mon fils, va prendre chez tous les peuples de la terre ce qui te paraîtra le plus avantageux à la félicité du tien. Fais comme l'abeille, voltige sur toutes les fleurs, et ne rapporte chez toi que le miel; tu vas trouver parmi les hommes beaucoup de folie avec un peu de sagesse, quelques bous principes mêlés à d'affreuses absurdités.... Instruis-toi, apprends à connaître tes semblables avant d'oser le gouverner.... Que la pourpre des rois ne t'éblouisse point, démêle les sous la pompe où se dérobent leur médiocrité, leur despotisme et leur indolence. Mon ami, j'ai toujours détesté les rois, et ce n'est pas un trône, que je te destine, je veux que tu sois le père, l'ami de la nation qui nous adopte; je veux que tu sois son législateur, son guide, ce sont des vertus qu'il lui faut donner, en un mot, et non pas des fers. Méprise souverainement ces tyrans, que l'Europe va dévoiler à les regards, tu les verras par-tout entourés d'esclaves, qui leur déguisent la vérité, par ce que ces favoris auraient trop à perdre en la leur montrant; ce qui fait que les rois ne l'aiment point, c'est qu'ils se mettent presque toujours dans le cas de la craindre: le seul moyen de ne la pas redouter est d'être vertueux; celui qui marche à découvert, celui dont la conscience est pure, ne craint pas qu'on lui parle vrai; mais celui dont le coeur est souillé, celui qui n'écoute que ses passions, aime l'erreur et la flatterie, parce qu'elle lui cachent les maux qu'il fait, parce qu'elles allègent le joug dont il accable, et qu'elles lui montrent toujours ses sujets dans la joie, quand ils sont noyés dans les larmes. En démêlant la cause qui engage les courtisans à la flatterie, qui les contraints à jeter un voile épais sur les yeux de leur maître, tu dévoileras les vices du gouvernement; étudie-les pour les éviter; l'obligation défaire la félicité de son peuple est si essentielle, il est si doux d'y parvenir, si affreux d'échouer, qu'un législateur ne doit avoir d'instans heureux dans la vie, que ceux où ses efforts réussissent.
La diversité des cultes va te surprendre; par-tout tu verras l'homme infatué du sien, s'imaginer que celui-là seul est le bon, que celui-là seul lui vient d'un Dieu qui n'en a jamais dit plus à l'un qu'à l'autre; en les examinant philosophiquement tous, songe que le culte n'est utile à l'homme, qu'autant qu'il prête des forces à la morale, qu'autant qu'il peut devenir un frein à la perversité; il faut pour cela qu'il soit pur et simple: s'il n'offre à tes yeux que de vaines cérémonies, que de monstrueux dogme, et que d'imbéciles mystères, fuis ce culte, il est faux, il est dangereux, il ne serait dans ta nation qu'une source intarissable de meurtres et de crimes, et tu deviendrais aussi coupable en l'apportant dans ce petit coin du monde, que le furent les vils imposteurs qui le répandirent sur sa surface. Fuis-le, mon fils, déteste-le ce culte, il n'est l'ouvrage que de la fourberie des uns et de la stupidité des autres, il ne rendrait pas ce peuple meilleur. Mais s'il s'en présente un à tes yeux, qui, simple dans sa doctrine, qui, vertueux dans sa morale, méprisant tout faste, rejetant toutes fables puériles, n'ait pour objet que l'adoration d'un seul Dieu, saisis celui-là, c'est le bon; ce ne sont point par des singeries révérées là, méprisées ici, que l'on peut plaire à l'Éternel, c'est par la pureté de nos coeurs, c'est par la bienfaisance.... S'il est vrai qu'il y ait un Dieu, voilà les vertus qui le forment, voilà les seules que l'homme doive imiter. Tu t'étonneras de même de la diversité des loix: en les examinant toutes avec l'égale attention que je viens d'exiger de toi pour les cultes, songe que la seule utilité des loix est de rendre l'homme heureux; regarde comme faux et atroce tout ce qui s'écarte de ce principe.