La vie de l'homme est trop courte pour arriver seul au but que je me proposais; je n'ai pu que te préparer la voie, c'est à toi d'achever la carrière; laisse nos principes à tes enfans, et deux ou trois générations vont placer ce bon peuple au comble de la félicité.... Pars.

Il dit: me renouvela ses embrassemens ... et les flots m'emportèrent. Je parcourus le monde entier; je fus vingt ans absent de ma patrie; et je ne les employai qu'à connaître les hommes; me mêlant avec eux sous toutes sortes de déguisemens, tantôt comme le fameux Empereur de Russie, compagnon de l'artiste et de l'agriculteur, j'apprenais avec l'un à construire un vaisseau, à conserver des traits chéris sur la toile, à modeler la pierre ou le marbre, à édifier un palais, à diriger des manufactures; avec l'autre, la saison de semer les grains, la connaissance des terres qui leur sont propres, la manière de cultiver les plantes, de greffer, de tailler les arbres, de diriger les jeunes plants, de les fortifier; de moissonner le grain, de l'employer à la nourriture de l'homme.... M'élevant au-dessus de ces états, le poëte embellissait mes idées, il leur donnait de la vigueur et du coloris, il m'enseignait l'art de les peindre; l'historien, celui de transmettre les faits à la postérité, de faire connaître les moeurs de toutes les nations; je m'instruisais avec le ministre des autels dans la science inintelligible des dieux; le suppôt des loix me conduisait à celle plus chimérique encore, d'enchaîner l'homme pour le rendre meilleur; le financier me dirigeait dans la levée des impôts, il me développait le système atroce de n'engraisser que soi de la substance du malheureux, et de réduire le peuple à la misère, sans rendre l'état plus florissant; le commerçant, bien plus cher à l'état, m'apprenait à équivaloir les productions les plus éloignées aux monnaies fictives de la nation, à les échanger, à se lier par le fil indestructible de correspondance à tous les peuples du monde, à devenir le frère et l'ami du chrétien comme de l'Arabe, de l'adorateur de Foé, comme du sectateur d'Ali, à doubler ses fonds en se rendant utile à ses compatriotes, à se trouver, en un mot, soi et les siens, riches de tous les dons de l'art et de la nature, resplendissant du luxe de tous les habitans de la terre, heureux de toutes leurs félicités, sans avoir quitté ses lambris. Le négociateur, plus souple, m'initiait dans les intérêts des princes; son oeil perçant le voile épais des siècles futurs, il calculait, il appréciait avec moi les révolutions de tous les empires, d'après leur état actuel, d'après leurs moeurs et leurs opinions, mais en m'ouvrant le cabinet des princes, il arrachait des larmes de mes yeux, il me montrait dans tous, l'orgueil et l'intérêt immolant le peuple aux pieds des autels de la fortune, et le trône de ces ambitieux élevé par-tout sur des fleuves de sang. L'homme de cour, enfin, plus léger et plus faux, m'apprenait à tromper les rois, et les rois seuls ne m'apprenaient qu'à me désespérer d'être né pour le devenir.

Par-tout je vis beaucoup de vices et peu de vertus; par-tout je vis la vanité, l'envie, l'avarice et l'intempérance asservir le faible aux caprices de l'homme puissant; par-tout je pus réduire l'homme en deux classes, toutes deux également à plaindre: dans l'une, le riche esclave de ses plaisirs; dans l'autre, l'infortuné, victime du sort; et je n'aperçus jamais ni dans l'une, l'envie d'être meilleure, ni dans l'autre, la possibilité de le devenir, comme si toutes deux n'eussent travaillé qu'à leur malheur commun, n'eussent cherché qu'à multiplier leurs entraves: je vis toujours la plus opulente augmenter ses fers en doublant ses désirs; et la plus pauvre, insultée, méprisée par l'autre, n'en pas même recevoir l'encouragement nécessaire à soutenir le poids du fardeau: je réclamai l'égalité, on me la soutint chimérique; je m'aperçus bientôt que ceux qui la rejetaient n'étaient que ceux qui devaient y perdre, de ce moment je la crus possible ... que dis-je! de ce moment je la crus seule faite pour la félicité d'un peuple[1]; tous les hommes sortent égaux des mains de la nature, l'opinion qui les distingue est fausse; par-tout où ils seront égaux, ils peuvent être heureux; il est impossible qu'ils le soient où les différences existeront. Ces différences ne peuvent rendre, au plus, qu'une partie de la nation heureuse, et le législateur doit travailler à ce qu'elles le soient toutes également. Ne m'objectez point les difficultés de rapprocher les distances, il ne s'agit que de détruire les opinions et d'égaliser les fortunes, or cette opération est moins difficile que l'établissement d'un impôt.

A la vérité, j'avais moins de peine qu'un autre, j'opérais sur une nation encore trop près de l'état de nature, pour s'être corrompue par ce faux système des différences; je dus donc réussir plus facilement.

Le projet de l'égalité admis, j'étudiai la seconde cause des malheurs de l'homme, je la trouvai dans ses passions, perpétuellement entr'elles et des loix, tour-à-tour victime des unes ou des autres, je me convainquis que la seule manière de le rendre moins malheureux, dans cette partie, était qu'il eût et moins de passions et moins de loix. Autre opération plus aisée qu'on ne se l'imagine: en supprimant le luxe, en introduisant l'égalité, j'anéantissais déjà l'orgueil, la cupidité, l'avarice et l'ambition. De quoi s'enorgueillir quand tout est égal, si ce n'est de ses talens ou de ses vertus; que désirer, quelles richesses enfouir, quel rang ambitionner, quand toutes les fortunes se ressemblent, et que chacun possède au-delà de ce qui doit satisfaire ses besoins? Les besoins de l'homme sont égaux: Appicius[2] n'avait pas un estomac plus vaste que Diogène, il fallait pourtant vingt cuisiniers à l'un, tandis que l'autre dînait d'une noix: tous les deux mis au même rang, Diogène n'eût pas perdu, puisqu'il aurait en plus que les choses simples, dont il se contentait, et Appicius, qui n'aurait eu que le nécessaire, n'eût souffert que dans l'imagination: Si vous voulez vivre suivant la nature, disait Épicure, vous ne serez jamais pauvre; si vous voulez vivre suivant l'opinion, vous ne serez jamais riche: la nature demanda peu, l'opinion demande beaucoup.

Dès mes premières opérations, me dis-je, j'aurai donc des vices de moins; or, la multiplicité des loix devient inutile quand les vices diminuent: ce sont les crimes qui ont nécessité les loix; diminuez la somme des crimes, convenez que telle chose que vous regardiez comme criminelle, n'est plus que simple, voilà la loi devenue inutile; or, combien de fantaisies, de misères, n'entraînent aucune lézion envers la société, et qui, justement appréciées par un législateur philosophe, pourraient ne plus être regardées comme dangereuses, et encore moins comme criminelles. Supprimez encore les loix que les tyrans n'ont faites que pour prouver leur autorité et pour mieux enchaîner les hommes à leurs caprices; vous trouverez, tout cela fait, la masse des freins réduire à-bien peu de choses, et par conséquent l'homme qui souffre du poids de cette masse, infiniment soulagé. Le grand art serait de combiner le crime avec la loi, de faire en sorte que le crime quelqu'il fût, n'offensât que médiocrement la loi, et que la loi, moins rigide, ne s'appesantit que sur fort peu de crimes, et voilà encore ce qui n'est pas difficile, et où j'imagine avoir réussi: nous y reviendrons.

En établissant le divorce, je détruisais presque tous ces vices de l'intempérance; il n'en resterait plus aucun de cette espèce, si j'eusse voulu tolérer l'inceste comme chez les Brames, et la pédérastie comme au Japon; mais je crus y voir de l'inconvénient; non que ces actions en aient réellement par elles-mêmes, non que les alliances au sein des familles n'aient une infinité de bons résultats, et que la pédérastie ait d'autre danger que de diminuer la population, tort d'une bien légère importance, quand il est manifestement démontré que le véritable bonheur d'un état consiste moins dans une trop grande population, que dans sa parfaite relation entre son peuple et ses moyens[3]; si je crus donc ces vices nuisibles, ce ne fut que relativement à mon plan d'administration, parce que le premier détruisait l'égalité, que je voulais établir, en agrandissant et isolant trop les familles; et que le second, formant une classe d'hommes séparée, qui se suffisait à elle-même, dérangeait nécessairement l'équilibre qu'il m'était essentiel d'établir. Mais comme j'avais envie d'anéantir ces écarts, je me gardai bien de les punir; les autoda-fé de Madrid, les gibets de la Grève m'avaient suffisamment appris que la véritable façon de propager l'erreur, était de lui dresser des échafauds; je me servis de l'opinion, vous le savez, c'est la reine du monde; je semai du dégoût sur le premier de ces vices, je couvris le second de ridicules, vingt ans les ont anéantis, je les perpétuais si je me fusse servi de prisons ou de bourreaux.

Une foule de nouveaux crimes naissaient au sein de la religion, je le savais; quand j'avais parcouru la France, je l'avais trouvée toute fumante des bûchers de Merindol et de Cabrières: on distinguait les potences d'Amboise; on entendait encore dans la capitale l'affreuse cloche la Saint-Barthélemi; l'Irlande ruisselait du sang des meurtres ordonnés pour des points de doctrine; il ne s'agissait en Angleterre que des horribles dissensions des puritains et des non-conformistes. Les malheureux pères de votre religion (les Juifs) se brûlaient en Espagne en récitant les mêmes prières que ceux qui les déchiquetaient; on ne me parlait en Italie que des croisades d'Innocent VI, passé-je en Ecosse, en Bohême, en Allemagne, on ne me montrait chaque jour que des champs de bataille où des hommes avaient charitablement égorgé leurs frères pour leur apprendre à adorer Dieu[4]. Juste ciel! m'écriai-je, sont-ce donc les furies de l'enfer que ces frénétiques servent? quelle main barbare les pousse à s'égorger ainsi pour des opinions? est-ce une religion sainte que celle qui ne s'étaie que sur des monceaux de morts, que celle qui ne stigmatise ses cathécumènes qu'avec le sang des hommes! Eh que t'importe, Dieu juste et saint, que t'importe nos systèmes et nos opinions! Que fait à ta grandeur la manière dont l'homme t'invoque, c'est que tu veux, c'est qu'il soit juste; ce qui te plaît, c'est qu'il soit humain:tu n'exiges ni génuflexions, ni cérémonies; tu n'as besoins ni de dogmes, ni de mystères; tu ne veux que l'effusion des coeurs, tu n'attends de nous que reconnaissance et qu'amour.

Dépouillons ce culte, me dis-je alors, de tout ce qui peut être matière à discussion, que sa simplicité soit telle, qu'aucune secte n'en puisse naître; je vous ferai voir ce bon peuple adorant Dieu, et vous jugerez s'il est possible qu'il se partage jamais sur la façon de le servir. Nous croyons l'Éternel assez grand, assez bon pour nous entendre sans qu'il soit besoin de médiateur; comme nous ne lui offrons de sacrifices que ceux de nos âmes, comme nous n'avons aucune cérémonie, comme c'est à Dieu seul que nous demandons le pardon de nos fautes, et des secours pour les éviter; que c'est à lui seul que nous avouons mentalement celles qui troublent notre conscience, les prêtres nous sont devenus superflus, et nous n'avons plus redouté, en les bannissant à jamais, de voir massacrer nos frères pour l'orgueil ou l'absurdité d'une espèce d'individus inutile à l'État, à la nature, et toujours funeste à la société.

Oui, dis-je, je donnerai des lois simples à cet excellent peuple, mais la peine de mort en punira-t-elle l'infracteur? A Dieu ne te plaise. Le souverain être peut disposer lui seul de la vie des hommes? je me croirais criminel moi-même à l'instant où j'oserais usurper ces droits. Accoutumés à vous forger un Dieu barbare et sanguinaire, vous autres Européens, accoutumés à supposer un lieu de tourmens, où vont tous ceux que Dieu condamne, vous avez cru imiter sa justice, en inventant de même des macérations et des meurtres; et vous n'avez pas senti que vous n'établissiez cette nécessité du plus grand des crimes, (la destruction de son semblable) que vous ne l'établissiez, dis-je, que sur une chimère née de vos seules imaginations. Mon ami, continua cet honnête homme, en me serrant les mains, l'idée que le mal peut jamais amener le bien, est un des vertiges le plus effrayant de la tête des sots. L'homme est faible, il a été crée tel par la main de Dieu; ce n'est, ni à moi de sonder, sur cela, les raisons de la puissance suprême, ni à moi, d'oser punir l'homme d'être ce qu'il faut nécessairement qu'il soit. Je dois mettre tous les moyens en usage pour tâcher de le rendre aussi bon qu'il peut l'être, aucuns pour le punir de n'être pas comme il faudrait qu'il fût. Je dois l'éclairer, tout homme a ce droit avec ses semblables; mais il n'appartient à personne de vouloir régler les actions des autres. Le bonheur du peuple est le premier devoir que m'impose la volonté de l'Éternel, et je n'y travaille pas en l'égorgeant. Je veux bien donner mon sang pour épargner le sien, mais je ne veux pas qu'il en perde une goûte pour ses faiblesses ou pour mes intérêts. Si on l'attaque, il se défendra, et si son sang coule alors, ce sera pour la seule défense de ses foyers et non pour mon ambition. La nature l'afflige déjà d'assez de maux, sans que j'en accumule que je n'ai nuls droits de lui imposer. J'ai reçu de ces honnêtes citoyens, le pouvoir de leur être utile, je n'ai pas eu celui de les affliger. Je serai leur soutien et non pas leur persécuteur; je serai leur père, et non pas leur bourreau, et ces hommes de sang qui prétendent au triste bonheur de massacrer leurs semblables, ces vautours altérés de carnage, que je compare à des cannibales, je ne les souffrirai pas dans cette isle, parce qu'ils y nuisent au lieu d'y servir, parce qu'à chaque feuille de l'histoire des peuples qui les souffrent, je vois ces hommes atroces, ou troubler les projets sages d'un législateur, ou refuser de s'unir à la nation quand il est question de sa gloire; enchaîner cette même nation si elle est faible, l'abandonner si elle a de l'énergie, et que de tels monstres, dans un État, ne sont que fort dangereux.