Ces projets admis, je m'occupai du commerce; celui de vos colonies m'effraya. Quelle nécessité, me dis-je, de chercher des établissemens si éloignés? Notre véritable bonheur, dit un de vos bons écrivains, exige-t-il la jouissance des choses que nous allons chercher si loin? Sommes-nous destinés à conserver éternellement des goûts factices? Le sucre, le tabac, les épices, le café, etc. valent-ils les hommes que vous sacrifiez pour ces misères?
Le commerce étranger, selon moi, n'est utile qu'autant qu'une nation a trop ou trop peu. Si elle a trop, elle peut échanger son superflu contre des objets d'agrément ou de frivolité; le luxe peut se permettre à l'opulence: et si elle n'a pas assez, il est tout simple qu'elle aille chercher ce qu'il lui faut. Mais vous n'êtes dans aucuns de ces cas en France; vous avez fort peu de superflu et rien ne vous manque. Vous êtes dans la juste position qui doit rendre un peuple heureux de ce qu'il a, riche de son sol, sans avoir besoin ni d'acquérir pour être bien, ni d'échanger pour être mieux. Ce pays abondant ne vous procure-t-il pas au-delà de vos besoins, sans que vous soyez obligés ou d'établir des colonies, ou d'envoyer des vaisseaux dans les trois parties du monde pour ajouter à votre bien-être? Plus avantageusement situé qu'aucun autre empire de l'Europe, vous auriez avec un peu de soin les productions de toute la terre. Le midi de la Provence, la Corse, le voisinage de l'Espagne, vous donneraient aisément du sucre, du tabac et du café. Voilà dans la classe du superflu ce qu'on peut regarder comme le moins inutile; et quand vous vous passeriez d'épices, cette privation où gagnerait votre santé, pourrait-elle vous donner des regrets? N'avez-vous pas chez vous tout ce qui peut servir à l'aisance du citoyen, même au luxe de l'homme riche? Vos draps sont aussi beaux que ceux d'Angleterre: Abbeville fournissait autrefois Rome la plus magnifique des villes du monde; vos toiles peintes sont superbes, vos étoffes de soye plus moelleuses qu'aucune de celles de l'Europe; relativement aux meubles de fantaisie, aux ouvrages de goût, c'est vous qui en envoyez à toute la terre. Vos Gobelins l'emportent sur Bruxelles, vos vins se boivent par-tout et ont l'avantage précieux de s'améliorer dans le passage. Vos bleds sont si abondans que vous êtes souvent obligés d'en exporter[5]; vos huiles ont plus de finesse que celles d'Italie, vos fruits sont savoureux et sains, peut-être avec des soins auriez-vous ceux de l'Amérique; vos bois de chauffage et de construction seront toujours en abondance quand vous saurez les entretenir. Qu'avez-vous donc besoin du commerce étranger? Obligez les nations étrangères à venir chercher dans vos ports le superflu que vous pouvez avoir, n'ayez d'autre peine que de recevoir ou leur l'argent ou quelques bagatelles de fantaisie en retour de ce superflu, mais n'équipez plus de vaisseaux pour l'aller chercher, ne risquez plus sur cet élément dangereux, un demi tiers de la nation qui expose ses jours pour satisfaire aux caprices du reste, fatal arrangement qui vous donne des remords quand vous voyez que vous n'obtenez vos jouissances qu'aux dépends de la vie de vos semblables, pardon, mon ami, mais cette considération à laquelle je vois qu'on ne pense jamais assez, entre toujours dans mes calculs. On vous apportera tout pour obtenir de vous ce que vous pouvez donner en retour, mais n'ayez point de colonies, elles sont inutiles, elles sont ruineuses et souvent d'un danger bien grand. Il est impossible de tenir dans une exacte subordination des enfans si loin de leur mère. Ici je pris la liberté d'interrompre Zamé pour lui apprendre l'histoire des colonies anglaises.—Ce que vous me dites, reprit-il, je l'avais prévu, il en arrivera autant aux espagnols, ou ce qui est plus vraisemblable encore, la république de Waginston s'accroîtra peu à peu comme celle de Romulus, elle subjuguera d'abord l'Amérique, et puis fera trembler la terre. Excepté vous, Français, qui finirez par secouer le joug du despotisme, et par devenir républicains à votre tour, parce que ce gouvernement est le seul qui convienne à une nation aussi franche, aussi remplie d'énergie et de fierté que la vôtre.[6]
Quoi qu'il en soit, je le répète, une nation assez heureuse pour avoir tout ce qu'il lui faut chez elle, doit consommer ce qu'elle a, et ne permettre l'exportation du superflu qu'aux conditions qu'on vienne le chercher. En parcourant, un de ces jours, cette isle fortunée, nous pourrons revenir sur cet objet, reprenons le fil de ce qui me regarde.
La résolution que je formai après l'étude de cette partie, fut donc de rapporter dans mon isle, pour ajouter à ses productions naturelles, une grande quantité de plantes européennes, dont l'usage me parut agréable; de m'instruire dans l'art de diriger des manufactures, afin d'en établir ici de relatives aux plantes que nous pourrions employer; de retrancher tout objet de luxe, de jouir de nos productions améliorées ou augmentées par nos soins, et de rompre entièrement tout fil de commerce, excepté celui qui se fait intérieurement par le seul moyen des échanges. Nous avons peu de voisins, deux ou trois isles au Sud, encore dans l'incivilisation et dont les habitans viennent nous voir quelquefois; nous leur donnons ce que nous avons de trop sans jamais rien recevoir d'eux ... ils n'ont rien de plus merveilleux que nous. Un commerce autrement établi, ne tarderait pas à nous attirer la guerre; ils ne connaissent pas nos forces; nous les écraserions, et l'épargne du sang est la première règle de toutes mes démarches. Nous vivons donc en paix avec ces isles voisines; je suis assez heureux pour leur avoir fait chérir notre gouvernement: elles s'uniraient infailliblement à nous si nous avions besoin de secours; mais elles nous seraient inutiles; attaquées par l'ennemi, tous nos citoyens alors deviendraient soldats: il n'en est pas un seul qui ne préférât la mort à l'idée de changer de gouvernement: voilà encore un des fruits de ma politique; c'est en me faisant aimer d'eux que je les ai rendu militaires; c'est en leur composant un sort doux, une vie heureuse, c'est en faisant fleurir l'agriculture, c'est en les mettant dans l'abondance de tout ce qu'ils peuvent désirer, que je les ai liés par des noeuds indissolubles; en s'opposant aux usurpateurs, ce sont leurs foyers qu'ils garantissent, leurs femmes, leurs enfans, le bonheur unique de leur vie; et on se bat bien pour ces choses là. Si j'ai jamais besoin de cette milice, un seul mot fera ma harangue: mes enfans, leur dirai-je, voilà vos maisons, voilà vos biens et voilà ceux qui viennent vous les ravir, marchons. Vos souverains d'Europe ont-ils de tels intérêts à offrir à leurs mercenaires qui, sans savoir la cause qui les meut, vont stupidement verser leur sang pour une discussion qui non seulement leur est indifférente, mais dont ils ne se doutent même pas. Ayez chez vous une bonne et solide administration; ne variez pas ceux qui la dirigent au plus petit caprice de vos souverains ou à la plus légère fantaisie de leurs maîtresses; un homme qui s'est instruit dans l'art de gouverner, un homme qui a le secret de la machine, doit être considéré et retenu; il est imprudent de confier ce secret à tant de citoyens à la fois; qu'arrive-t-il d'ailleurs quand ils sont sûrs de n'être élevés qu'un instant? Ils ne s'occupent que de leurs intérêts et négligent entièrement les vôtres. Fortifiez vos frontières, rendez-vous respectables à vos voisins. Renoncez à l'esprit de conquêtes, et n'ayant jamais d'ennemis, ne devant vous occuper qu'à garantir vos limites, vous n'aurez pas besoin de soudoyer une si grande quantité d'hommes en tout tems; vous rendrez, en les reformant, cent mille bras à la charrue, bien mieux placés qu'à porter un fusil qui ne sert pas quatre fois par siècle et qui ne servirait pas une, par le plan que j'indique. Vous n'enlèverez plus alors au père de famille des enfans qui lui sont nécessaires, vous n'introduirez pas l'esprit de licence et de débauche parmi l'élite de vos citoyens,[7] et tout cela pour le luxe imbécile d'avoir toujours une armée formidable. Rien de si plaisant que d'entendre vos écrivains parler tous les jours de population, tandis qu'il n'est pas une seule opération de votre gouvernement qui ne prouve qu'elle est trop nombreuse, et si elle ne l'était pas beaucoup trop, enchaînerait-il d'un coté, par les noeuds du célibat, tous ces militaires pris sur la fleur de la nation même, et ne rendrait-il pas de l'autre la liberté à cette multitude de prêtres et de religieuses également liés par les chaînes absurdes de l'abstinence. Puisque tout va, puisqu'il y a encore du trop, malgré ces digues puissantes offertes à la population, puisqu'elle est encore trop forte; malgré tout cela, il est donc ridicule de se récrier toujours sur le même objet: me trompé-je? Voulez-vous qu'elle soit plus nombreuse, est-il essentiel qu'elle le soit? A la bonne heure, mais n'allez pas chercher pour l'accroître, les petits moyens que vous alléguez. Ouvrez vos cloîtres, n'ayez plus de milice inutile, et vos sujets quadrupleront.
Je passais un jour à Paris sur cette arène de Thémis, où les prestolets de son temple, le frac élégant sous le cotillon noir, condamnent si légèrement à la mort, en venant de souper chez leurs catins, des infortunés qui valent quelquefois mieux qu'eux. On allait y donner un spectacle à ces bouchers de chair humaine.... Quel crime a commis ce malheureux, demandai-je? Il est pédéraste, me répondit-on; vous voyez bien que c'est un crime affreux, il arrête la population, il la gêne, il la détruit ... ce coquin mérite donc d'être détruit lui-même.—Bien raisonné, répondis-je à mon philosophe, Monsieur me paraît un génie.... Et suivant une foule qui s'introduisait non loin de là, dans un monastère, je vis une pauvre fille de 16 ou 17 ans, fraîche et belle, qui venait de renoncer au monde, et de jurer de s'ensevelir vive dans la solitude où elle était.... Ami, dis-je à mon voisin, que fait cette fille?—C'est une Sainte, me répondit-on, elle renonce au monde, elle va enterrer dans le fond d'un cloître le germe de vingt enfans dont elle aurait fait jouir l'État.—Quel sacrifice!—Oh! oui, Monsieur, c'est un ange, sa place est marquée dans le Ciel.—Insensé, dis-je à mon homme, ne pouvant tenir à cette inconséquence, tu brûles là un malheureux dont tu dis que le tort est d'arrêter la propagation, et tu couronnes ici une fille qui va commettre le même crime; accorde-toi, Français, accorde-toi, ou ne trouve pas mauvais qu'un étranger raisonnable qui voyage dans ta Nation, ne la prenne souvent pour le centre de la folie ou de l'absurdité.
Je n'ai qu'un ennemi à craindre, poursuivit Zamé, c'est l'Européen inconstant, vagabond, renonçant à ses jouissances pour aller troubler celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus précieuses que les siennes, désirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu'on ne sait pas lui rendre le sien doux; turbulent, féroce, inquiet, né pour le malheur du reste de la terre, catéchisant l'Asiatique, enchaînant l'Africain, exterminant le Citoyen du nouveau monde, et cherchant encore dans le milieu des mers de malheureuses isles à subjuguer; oui, voilà le seul ennemi que je craigne, le seul contre lequel je me battrai, s'il vient; le seul, ou qui nous détruira, ou qui n'abordera jamais dans cette isle; il ne le peut que d'un côté; je vous l'ai dit, ce côté est fortifié de la plus sûre manière: vous y verrez les batteries que j'ai fait établir; l'accomplissement de cet objet fut le dernier soin de mon voyage, et le dernier emploi de l'or que m'avait donné mon père. Je fis construire trois vaisseaux de guerre à Cadix, je les fis remplir de canons, de mortiers, de bombes, de fusils, de balles, de poudre, de toutes vos effrayantes munitions d'Europe, et fis déposer tout cela dans le magasin du port qu'avait fait construire mon prédécesseur; les canons furent mis dans leurs embrasures, cent jeunes gens s'exercent deux fois le mois aux différentes manoeuvres nécessaires à cette artillerie; mes Concitoyens savent que ces précautions ne sont prises que contre l'ennemi qui voudrait nous envahir. Ils ne s'en inquiètent pas, ils ne cherchent même point à approfondir les effets de ces munitions infernales dont je leur ai toujours caché les expériences; les jeunes gens s'exercent sans tirer; si la chose était sérieuse, ils savent ce qui en résulterait, cela suffit. Avec les peuples doux qui m'entourent, je n'aurais pas eu besoin de ces précautions; vos barbares compatriotes m'y forcent, je ne les emploierai jamais qu'à regret.
Tel fut l'attirail formidable avec lequel, au bout de vingt ans, je rentrai dans ma Patrie, j'eus le bonheur d'y retrouver mon père, et d'y recevoir encore ses conseils; il fit briser les vaisseaux que j'amenai, il craignit que cette facilité d'entreprendre de grands voyages n'allumât la cupidité de ce bon peuple, et qu'à l'exemple des Européens, l'espoir de s'enrichir ailleurs ne vint troubler sa tranquillité. Il voulut que ce peuple aimable et pacifique, heureux de son climat, de ses productions, de son peu de loix, de la simplicité de son culte, conservât toujours son innocence en ne correspondant jamais avec des Nations étrangères, qui ne lui inculqueraient aucune vertu, et qui lui donneraient beaucoup de vices. J'ai suivi tous les plans de ce respectable et cher auteur de mes jours, je les ai améliorés quand j'ai cru le pouvoir: nous avons fait passer cette Nation de l'état le plus agreste à celui de la civilisation; mais à une civilisation douce, qui rend plus heureux l'homme naturel qui la reçoit, éloignée des barbares excès où vous avez porté la vôtre, excès dangereux qui ne servent qu'à faire maudir votre domination, qu'à faire haïr, qu'à faire détester vos liens, et qu'à faire regretter à celui que vous y soumettez l'heureuse indépendance dont vous l'avez cruellement arraché. L'état naturel de l'homme est la vie sauvage; né comme l'ours et le tigre dans le sein des bois, ce ne fut qu'en raffinant ses besoins qu'il crut utile de se réunir pour trouver plus de moyens à les satisfaire. En le prenant de-là pour le civiliser, songez à son état primitif, à cet état de liberté pour lequel l'a formé la nature, et n'ajoutez que ce qui peut perfectionner cet état heureux dans lequel il se trouvait alors, donnez-lui des facilités, mais ne lui forgez point de chaînes; rendez l'accomplissement de ses désirs plus aisé, mais ne les asservissez pas; contenez-le pour son propre bonheur, mais ne l'écrasez point par un fatras de loix absurdes, que tout votre travail tende à doubler ses plaisirs en lui ménageant l'art d'en jouir long-tems et avec sûreté; donnez-lui une religion douce, comme le dieu qu'elle a pour objet; dégagez-la sur-tout de ce qui ne tient qu'à la foi; faites-la consister dans les oeuvres, et non dans la croyance. Que votre peuple n'imagine pas qu'il faille croire aveuglément, tels et tels hommes, qui dans le fond n'en savent pas plus que lui, mais qu'il soit convaincu que ce qu'il faut, que ce qui plaît à l'Éternel est de conserver toujours son âme aussi pure que quand elle émana de ses mains; alors il volera lui-même adorer le Dieu bon qui n'exige de lui que des vertus nécessaires au bonheur de l'individu qui les pratique; voilà comme ce peuple chérira votre administration, voilà comme il s'y assujettira lui-même, et voilà comme vous aurez dans lui des amis fidèles, qui périraient plutôt que de vous abandonner, ou que de ne pas travailler avec vous à tout ce qui peut conserver la Patrie.
Nous reprendrons demain cette conversation, me dit Zamé; je vous ai raconté mon histoire, jeune homme, je vous ai dit ce que j'avais fait, il faut maintenant vous en convaincre: allons dîner, les femmes nous attendent.
Tout se passa comme la veille: même frugalité, même aisance, même attention, même bonté de la part de mes hôtes, nous eûmes de plus ses deux fils, qu'il était difficile de ne pas aimer dès qu'on avait pu les entendre et les voir: l'un était âgé de 22 ans, l'autre de 18; ils avaient tous deux sur leur physionomie les mêmes traits de douceur et d'aménité qui caractérisaient si bien leurs aimables parens. Ils m'accablèrent de politesses et de marques d'estime; ils n'eurent point en me regardant cette curiosité insultante et pleine de mépris, qui éclatent dans les gestes et dans les regards de nos jeunes gens, la première fois qu'ils voient un étranger; ils ne m'observèrent que pour me caresser, ne me parlèrent que pour me louer, ne m'interrogèrent que pour tirer de mes réponses quelques sujets de m'applaudir[8].
L'après-midi, Zamé voulut que nous allassions voir si rien ne manquait à mon équipage; il était difficile d'avoir donné de meilleurs ordres, impossible qu'ils usent mieux exécutés; ce fut alors qu'il me fit observer la difficulté d'aborder dans son port, et la manière dont il était défendu: deux ouvrages extérieurs l'embrassaient entièrement, et le dominaient à tel point, qu'aucun bâtiment n'y pouvaient entrer sans être foudroyé de la nombreuse artillerie qui garnissait ces deux redoutes; parvenait-on dans la rade, on se retrouvait sous le feu du fort; échappait-on à des dangers si sûrs, deux vastes boulevards défendaient l'approche de la ville; ils se garnissaient au besoin de toute la jeunesse de la Capitale, et l'invasion devenait impraticable.