Avec si peu de liens, dis-je à Zamé, avec des loix si douces, aussi peu de freins religieux, comment ne règne-t-il pas dans ce cercle plus de licence que je n'en vois?—C'est que les loix et les religions gênent les moeurs, dit Zamé, mais ne les épurent point; il ne faut ni fers, ni bourreaux, ni dogmes, ni temples, pour faire un honnête homme; ces moyens donnent des hypocrites et des scélérats; ils n'ont jamais fait naître une vertu. Les époux de ces femmes, quoiqu'absens, sont les amis de ces jeunes gens; ils sont heureux avec leurs femmes; ils les adorent, elles sont de leur choix, pourquoi voudriez-vous que ceux-ci, qui ont également des femmes qu'ils aiment, allassent troubler la félicité de leurs frères? Ils se feroient à-la-fois trois ennemis: la femme qu'ils attaqueraient, la leur qu'ils plongeraient dans le désespoir, et leurs amis qu'ils outrageraient. J'ai fait entrer ces principes dans l'éducation; ils les sucent avec le lait; je les meus dans leurs coeurs par les grands ressorts du sentiment et de la délicatesse. Qu'y feraient de plus la religion et les loix? Une de vos chimères à vous autres Européens, est d'imaginer que l'homme, semblable à la bête féroce, ne se conduit jamais qu'avec des chaînes; aussi êtes-vous parvenus, au moyen de ces effrayans systèmes, à le rendre aussi méchant qu'il peut l'être, en ajoutant au désir naturel du vice celui plus vif encore de briser un frein. Rien ne flatte et n'honore ces jeunes gens comme d'être admis chez moi; j'ai saisi cette faiblesse, j'en ai profité: tout est à prendre dans le coeur de l'homme, quand on veut se mêler de le conduire; ce qui fait que si peu de gens y réussissent, c'est que la moitié de ceux qui l'entreprennent sont des sots, et que le reste, avec un peu plus de bon sens, peut-être, ne peut atteindre à cette connaissance essentielle au coeur humain, sans laquelle on ne fait que des absurdités ou des choses de règle; car la règle est le grand cheval de bataille des imbéciles; ils s'imaginent stupidement qu'une même chose doit convenir à tout le monde, quoiqu'il n'y ait pas deux caractères de semblables, ne voulant pas prendre la peine d'examiner, de ne prescrire à chacun que ce qui lui convient; et ils ne réfléchissent pas qu'ils traiteraient eux-mêmes d'inepte un médecin qui n'ordonnerait comme eux que le même remède pour toutes sortes de maux; qu'un moyen soit propice ou non, qu'il; doive ou non réussir, leur épaisse conscience est calme toutes les fois que la règle est suivie, et qu'ils se sont comportés dans la règle.
Si un seul de ces jeunes gens, poursuivit Zamé, venait à manquer à ce qu'il doit, il serait exclus de ma maison, et cette crainte les contient d'autant plus, que j'ai su me faire aimer d'eux; ils frémiraient de me déplaire.—Mais lorsque vous ne les voyez pas?—Alors ils sont chez eux, les époux se retrouvent unis, le soin de leur ménage les occupe, et ils ne pensent pas à se trahir. Ce n'est pas, continua ce Prince, qu'il n'y ait quelques exemples d'adultères; mais ils sont rares, ils sont cachés, ils n'entraînent ni trouble, ni scandale. Si les choses vont plus loin, si je soupçonne qu'il puisse résulter quelques suites fâcheuses, je sépare les coupables, je les fais habiter des villes différentes, et, dans des cas plus graves encore, je les bannis pour quelque tems de Tamoé; cette punition de l'exil, annexée aux crimes capitaux, les effraie à tel point qu'ils évitent avec le plus grand soin tout ce qui peut mettre dans le cas du crime pour lequel elle est imposée. Quand vous voulez régir une Nation, commencez par infliger des peines douces, et vous n'aurez pas besoin d'en avoir de sanglantes.
Après quelques heures d'amusemens honnêtes et chastes, c'en est assez, me dit Zamé, je vais renvoyer ces époux à leur société, où ils sont attendus ... sans jalousie, j'en suis bien sûr, mais peut-être avec un peu d'impatience. Il fit un geste accompagné d'un sourire, tout cessa dès le même instant, on partit ... mais on ne s'accompagna point, on n'offrit point de bras, on ne chercha rien de ce qui peut donner la moindre atteinte à la décence, les jeunes femmes se retirèrent d'abord; une heure après les jeunes hommes partirent, et tous en comblant de remercîmens et de bénédictions le bon père, qui les aimait assez pour descendre ainsi dans les détails de leurs petits plaisirs.
Levez-vous demain de bonne heure, me dit Zamé, je veux vous mener dans mon temple, je veux vous faire voir la magnificence, la pompe, le luxe même de mes cérémonies religieuses. Je veux que vous voyiez mes prêtres en fonctions.—Ah! répondis-je, c'est une des choses que j'ai le plus désiré; la religion d'un tel peuple doit être aussi pure que ses moeurs, et je brûle déjà d'aller adorer Dieu au milieu de vous. Mais vous m'annoncez du faste.... O grand homme! je crois vous connaître assez pour être sûr qu'il en régnera peu dans vos cérémonies.—Vous en jugerez, me dit Zamé, je vous attends une heure avant le lever du soleil.
Je me rendis a la porte de la chambre de notre philosophe le lendemain à l'heure indiquée, il m'attendait; sa femme, ses enfans, et Zilia sa belle-fille, tout était autour de sa personne chérie. Allons, nous dit Zamé, l'astre est prêt à paraître, ils doivent nous attendre. Nous traversâmes la ville; tous les habitans étaient déjà à leurs portes; ils se joignaient à nous à mesure que nous passions; nous avançâmes ainsi jusqu'aux maisons où s'élevait la jeunesse, et dont je vous parlerai bientôt. Les enfans des deux sexes en sortirent en foule; conduits par des vieillards, ils nous suivirent également; nous marchâmes dans cet ordre jusqu'au pied d'une montagne qui se trouvait à l'orient derrière la ville; Zamé monta jusqu'au sommet, je l'y suivis avec sa famille, le peuple nous environna ... le plus grand silence s'observait ... enfin l'astre parut.... A l'instant toutes les têtes se prosternèrent, toutes les mains s'élevèrent aux cieux, on eût dit que leurs âmes y volaient également.
«O souverain éternel, dit Zamé, daigne accepter l'hommage profond d'un peuple qui t'adore.... Astre brillant, ce n'est pas à toi que nos voeux s'adressent, c'est à celui qui te meut, et qui t'a créé; ta beauté nous rappelle son image ... tes sublimes opérations sa puissance.... Porte-lui nos respects et nos voeux; qu'il daigne nous protéger tant que sa bonté nous laisse ici bas; qu'il veuille nous réunir à lui quand il lui plaira de nous dissoudre;... qu'il dirige nos pensées, qu'il règle nos actions, qu'il épure nos coeurs, et que les sentimens de respect et d'amour qu'il nous inspire, puissent être agrées de sa grandeur, et se déposer au pied de sa gloire.»
Alors Zamé, qui s'était tenu droit, les mains élevées, pendant que tous étaient à genoux, se précipita la face contre terre, adora un instant en silence, se releva les yeux humides de pleurs, et ramena le peuple dans sa ville.
Voilà tout, me dit-il dès que nous fûmes rentrés; croyez-vous que le Dieu de l'univers puisse exiger davantage de nous? Est-il besoin de l'enfermer dans des temples pour l'adorer et le servir? Il ne faut qu'observer une de ses plus belles opérations, afin que cet acte de sa sublime grandeur développe en nous des sentimens d'amour et de reconnaissance, voilà pourquoi j'ai choisi l'instant et le lieu que vous venez de voir.... La pompe de la nature, mon ami, voilà la seule que je me sois permise, cet hommage est le seul qui plaise à l'Éternel; les cérémonies de la religion ne furent inventées que pour fixer les yeux au défaut du coeur; celles que je leur substitue fixent le coeur en charmant les yeux, cela n'est-il pas préférable? J'ai, d'ailleurs, voulu conserver quelque chose de l'ancien culte, cette politique était nécessaire: les habitans de Tamoé adoraient le Soleil autrefois, je n'ai fait que rectifier leur système, en leur prouvant qu'ils se trompaient de l'ouvrage à l'ouvrier, que le Soleil était la chose mue, et que c'était au moteur que devait s'adresser le cube. Ils m'ont compris, ils m'ont goûté, et sans presque rien changer à leur usage, de payens qu'ils étaient, j'en ai fait un peuple pieux et adorateur de l'Être Suprême. Crois-tu que tes dogmes absurdes, tes inintelligibles mystères, tes cérémonies idolâtres, pussent les rendre, ou plus heureux, ou meilleurs citoyens? T'imagines-tu que l'encens brûlé sur des autels de marbre vaille l'offrande de ces coeurs droits? A force de défigurer le culte de l'Éternel, vos religions d'Europe l'ont anéanti. Lorsque j'entre dans une de vos églises, je la trouve si prodigieusement remplie de saints, de reliques, de momeries de toute espèce, que la chose du monde que j'ai le plus de peine à y reconnaître est le Dieu que j'y désire; pour le trouver, je suis obligé de descendre dans mon coeur: hélas! me dis-je alors, puisque voilà le lieu qui me le rappelle, ce n'est que là que je dois le chercher, c'est la seule hostie que je doive mettre à ses pieds; les beautés de la nature en raniment l'idée dans ce sanctuaire, je les contemple pour m'édifier, je les observe pour m'attendrir, et je m'en tiens là; si je n'en ai pas fait assez, la bonté de ce Dieu m'assure qu'il me pardonnera; c'est pour le mieux servir que je dégage son culte et son image du fatras d'absurdités que les hommes croient nécessaires. J'éloigne tout ce qui m'empêcherait de me remplir de sa sublime essence; je foule aux pieds tout ce qui prétend partager son immensité; je l'aimerais moins s'il était moins unique et moins grand; si sa puissance se divisait, si elle se multipliait, si cet être simple, en un mot, devait s'honorer sous plusieurs, je ne verrais plus dans ce système effrayant et barbare qu'un assemblage informe d'erreurs et d'impiétés, dont l'horrible pensée dégradant l'Etre pur où s'adresse mon âme, le rendrait haïssable à mes yeux, au lieu de me le faire adorer. Quelle plus intime connaissance de ce bel Etre peuvent donc avoir ces hommes qui me parlent, et qui tous se donnent à moi pour des illuminés? Hélas! ils n'eurent de plus que l'envie d'abuser leurs semblables; est-ce un motif pour que je les écoute, moi, qui déteste la feinte et l'erreur; moi, qui n'ai travaillé toute ma vie qu'à guider ce bon peuple dans le chemin de la vertu et de la vérité?... «Souverain des Cieux, si je me trompe, tu jugeras mon coeur, et non pas mon esprit; tu sais que je suis faible, et par conséquent sujet à l'erreur; mais tu ne puniras point cette erreur, dès que sa source est dans la pureté, dans la sensibilité de mon âme: non, tu ne voudrais pas que celui qui n'a cherché qu'à te mieux adorer fût puni pour ne t'avoir pas adoré comme il faut.»
Viens, me dit Zamé, il est de bonne heure, ces braves enfans vont peut-être se recueillir un moment entr'eux. C'est leur usage dans ces jours de cérémonie, jours qu'ils désirent tous avec empressement, et que par cette grande raison je ne leur accorde que deux ou trois fois l'an. Je veux qu'ils les voient comme des jours de faveurs: plus je leur rends ces instans rares, plus ils les respectent; on méprise bientôt ce qu'on fait tous les jours. Suis moi; nous aurons le tems avant l'heure du repas, d'aller visiter les terres des environs de la ville.
Voilà leurs possessions, me dit Zamé, en me montrant de petits enclos séparés par des bayes toujours vertes et couvertes de fleurs: chacun a sa petite terre à part; c'est médiocre, mais c'est par cette médiocrité même que j'entretiens leur industrie; moins on en a, plus on est intéressé à le cultiver avec soin. Chacun a là ce qu'il faut pour nourrir et sa femme et lui; il est dans l'abondance s'il est bon travailleur, et les moins laborieux trouvent toujours leur nécessaire. Les enclos des célibataires, des veufs et des répudiés, sont moins considérables, et situés dans une autre partie, voisine du quartier qu'ils habitent.