Je n'ai qu'un domaine comme eux, poursuivit Zamé, et je n'en suis qu'usufruitier comme eux; mon territoire, ainsi que le leur, appartient à l'État. Ce sont parmi les personnes qui vivent seules, que je choisis ceux qui doivent le cultiver: ce sont les mêmes qui me soignent et me servent; n'ayant point de ménage, ils s'attachent avec plaisir à ma maison; ils sont sûrs d'y trouver jusqu'à la fin de leur vie la nourriture et le logement.
Des sentiers agréables et joliment bordés communiquaient dans chacune de ces possessions; je les trouvai toutes richement garnies des plus doux dons de la nature; j'y vis en abondance l'arbre du fruit à pain, qui leur donne une nourriture semblable à celle que nous formons avec nos farines, mais plus délicate et plus savoureuse. J'y observai toutes les autres productions de ces isles délicieuses du Sud, des cocotiers, des palmiers, etc.; pour racines, l'igname, une espèce de choux sauvage, particulière à cette isle, qu'ils apprêtent d'une manière fort agréable, en le mêlant à des noix de cocos, et plusieurs autres légumes apportés d'Europe, qui réussissent bien et qu'ils estiment beaucoup. Il y avait aussi quelques cannes à sucre, et ce même fruit, ressemblant au brugnon que le capitaine Cook trouva aux isles d'Amsterdam, et que les habitans de ces isles anglaises nommaient figheha.
Tels sont à-peu-près tous les alimens de ces peuples sages, sobres et tempérans; il y avait autrefois quelques quadrupèdes dans l'isle, dont le père de Zamé leur persuada d'éteindre la race, et ils ne touchent jamais aux oiseaux.
Avec ces objets et de l'eau excellente, ce peuple vit bien; sa santé est robuste, les jeunes gens y sont vigoureux et féconds, les vieillards sains et frais; leur vie se prolonge beaucoup au-delà du terme ordinaire, et ils sont heureux.
Tu vois la température de ce climat, me dit Zamé: elle est salubre, douce, égale; la végétation est forte, abondante et l'air presque toujours pur: ce que nous appelons nos hivers, consiste en quelques pluies, qui tombent dans les mois de juillet et d'août, mais qui ne rafraîchissent jamais l'air au point de nous obliger d'augmenter nos vêtemens, aussi les rhumes sont-ils absolument inconnus parmi nous: la nature n'y afflige nos habitans que de très-peu de maladies; la multitude d'années est le plus grand mal dont elle les accable, c'est presque la seule manière dont elle les tue. Tu connais nos arts, je ne t'en parlerai plus; nos sciences se réduisent également à bien peu de chose; cependant tous savent lire et écrire; ce fut un des soins de mon père, et comme un grand nombre d'entr'eux entendent et parlent le français, j'ai rapporté cinquante mille volumes, bien plus pour leur amusement que pour leur instruction; je les ai dispersés dans chaque ville et en ai formé des petites bibliothèques publiques, qu'ils fréquentent avec plaisir lorsque leurs occupations rurales leur en laissent le tems. Ils ont quelques connaissances d'astronomie, que j'ai rectifiées, quelques autres de médecine pratique, assez sûres pour l'usage de la vie, et que j'ai améliorées d'après les plus grands auteurs;ils connaissent l'architecture; ils ont de bons principes de maçonnerie, quelques idées de tactique, et de meilleures encore sur l'art de construire leurs bâtimens de mer. Quelques-uns parmi eux s'amusent à la poésie en langue du pays, et si tu l'entendais, tu y trouverais de la douceur, de l'agrément et de l'expression. A l'égard de la théologie et du droit, ils n'en ont, grâces au Ciel, aucune connaissance. Ce ne sera jamais que si l'envie me prend de les détruire, que je leur ouvrirai ce dédale d'erreurs, de platitudes et d'inutilités. Quand je voudrai qu'ils s'anéantissent, je créerai parmi eux des prêtres et des gens de robes, je permettrai aux uns de les entretenir de Dieu, aux autres de leur parler de Farinacius, de dresser des échafauds, d'en orner même les places de nos villes à demeure, ainsi que je l'ai observé dans quelques-unes de vos provinces, monumens éternels d'infamie, qui prouvent à la fois la cruauté des souverains qui le permettent, la brutale ineptie des magistrats qui l'érigent, et la stupidité du peuple qui le souffre.... Allons dîner, me dit Zamé, je vous ferai jouir ce soir d'un de leur talent, dont vous n'avez encore nulle idée.
Cet instant arrivé, Zamé me mena sur la place publique, j'en admirais les proportions. Tu ne loues pas son plus grand mérite, me dit-il; elle n'a jamais vu couler de sang, elle n'en sera jamais souillée. Nous avançâmes; je n'avais point encore connaissance du bâtiment régulier et parallèle a la maison de Zamé, l'un et l'autre ornant cette place.—Les deux étages du haut, me dit ce philosophe, sont des greniers publics; c'est le seul tribut que je leur impose, et j'y contribue comme eux. Chacun est obligé d'apporter annuellement dans ce magasin une légère portion du produit de sa terre, du nombre de celles qui se conservent; ils le retrouvent dans des tems de disette: j'ai toujours là de quoi nourrir deux ans la capitale; les autres villes en font autant; par ce moyen nous ne craignons jamais les mauvaises années, et comme nous n'avons point de monopoleurs, il est vraisemblable que nous ne mourrons jamais de faim. Le bas de cet édifice est une salle de spectacle. J'ai cru cet amusement, bien dirigé, nécessaire dans une nation. Les sages Chinois le pensaient de même; il y a plus de trois mille ans qu'ils le cultivent: les Grecs ne le connurent qu'après eux. Ce qui me surprend, c'est que Rome ne l'admît qu'au bout de quatre siècles, et que les Perses et les Indiens ne le connurent jamais. C'est pour vous fêter que se donne la pièce de ce soir. Entrons, vous allez voir le fruit que je recueille de cet honnête et instructif délassement.
Ce local était vaste, artistement distribué, et l'on voyait que le père de Zamé, qui l'avait construit, y avait réuni les usages de ces peuples aux nôtres; car il avait trouvé le goût des spectacles chez cette nation, quoique sauvage encore; il n'avait fait que l'améliorer et lui donner, autant qu'il avait pu, le genre d'utilité dont il l'avait cru susceptible. Tout était simple dans cet édifice; on n'y voyait que de l'élégance sans luxe, de la propreté sans faste. La salle contenait près de deux mille personnes; elle était absolument remplie: le théâtre, peu élevé, n'était occupé que par les acteurs. La belle Zilia, son mari, les filles de Zamé et quelques jeunes gens de la ville étaient chargés des differens personnages que nous allions voir en action. Le drame était dans leur langue, et de la composition même de Zamé, qui avait la bonté de m'expliquer les scènes à mesure qu'elles se jouaient. Il s'agissait d'une jeune épouse coupable d'une infidélité envers son mari, et punie de cette inconduite par tous les malheurs qui peuvent accabler une adultère.
Nous avions près de nous une très-jolie femme, dont je remarquai que les traits s'altéraient à mesure que l'intrigue avançait; tour-à-tour elle rougissait, elle pâlissait, sa gorge palpitait,... sa respiration devenait pressée; enfin les larmes coulèrent, et peu-à-peu sa douleur augmenta à un tel point, les efforts qu'elle fit pour se contenir l'affectèrent si vivement, que n'y pouvant plus résister,... elle se lève, donne des marques publiques de désespoir, s'arrache les cheveux et disparaît.
Eh bien! me dit Zamé, qui n'avait rien perdu de cette scène; eh bien! croyez-vous que la leçon agisse? Voilà les seules punitions nécessaires à un peuple sensible. Une femme également coupable, eût affronté le public en France: à peine se fut-elle doutée de ce qu'on lui adressait. A Siam on l'eût livrée à un éléphant. La tolérance de l'une de ces nations, sur un crime de cette nature, n'est-elle pas aussi dangereuse que la barbare sévérité de l'autre, et ne trouvez-vous pas ma leçon meilleure?
O homme sublime, m'écriai-je, quel usage sacré vous faites et de votre pouvoir et de votre esprit!...