Nous sûmes depuis que les suites de cette aventure touchante avaient été le raccommodement sincère de cette femme avec son mari, l'excuse et l'aveu de son inconduite, et l'exil volontaire de l'amant.

Que des moralistes viennent essayer de déclamer contre les spectacles, quand de tels fruits pourront s'y recueillir. Le but moral est le même chez vous, me dit Zamé, mais vos âmes émoussées par les répétitions continuelles de ces mêmes leçons, ne peuvent plus en être émues; vous en riez comme si elles vous étaient étrangères: votre impudence les absorbe, votre vanité s'oppose à ce que vous puissiez jamais imaginer que ce soit à vous qu'elles s'adressent, et vous repoussez ainsi, par orgueil, les traits dont le censeur ingénieux a voulu corriger vos moeurs.

Le lendemain, Zamé me conduisit aux maisons d'éducation: les deux logis qui les formaient étaient immenses, plus élevés que les autres et divisés en un grand nombre de chambres. Nous commençâmes par le pavillon des hommes; il y avait plus de deux mille élèves; ils y entraient à deux ans et en sortaient toujours à quinze, pour se marier. Cette brillante jeunesse était divisée en trois classes: on leur continuait jusqu'à six ans les soins qu'exige ce premier âge débile de l'homme; de six à douze, on commençait à sonder leurs dispositions; on réglait leurs occupations sur leurs goûts, en faisant toujours précéder l'étude de l'agriculture, la plus essentielle au genre de vie auquel ils étaient destinés. La troisième classe était formée des enfans de douze à quinze ans: seulement alors on leur apprenait les devoirs de l'homme en société, et ses rapports ave les êtres dont il tient le jour; ou leur parlait de Dieu, on leur inspirait de l'amour et de la reconnaissance pour cet être qui les avait créés, on les prévenait qu'ils approchaient de l'âge où on allait leur confier le sort d'une femme, ou leur faisait sentir ce qu'ils devaient à cette chère moitié de leur existence; on leur prouvait qu'ils ne pouvaient espérer de bonheur dans cette douce et charmante société, qu'autant qu'ils s'efforceraient d'en répandre sur celle qui la composait; qu'on n'avait point au monde d'amie plus sincère, de compagne plus tendre,... d'être, en un mot, plus lié à nous qu'une épouse; qu'il n'en était donc aucun qui méritât d'être traité avec plus de complaisance et plus de douceur; que ce sexe, naturellement timide et craintif, s'attache à l'époux qui l'aime et le protège, autant qu'il haït invinciblement celui qui abuse de son autorité pour le rendre malheureux, uniquement parce qu'il est le plus fort; que si nous avons en main cette autorité qui captive, bien mieux partagé que nous, il a les grâces et les attraits qui séduisent. Eh! qu'espéreriez-vous, leur dit-on, d'un coeur ulcéré par le dépit? Quelles mains essuyeraient vos larmes quand les chagrins vous oppresseraient? De qui recevriez-vous des secours quand la nature vous ferait sentir tous ses maux? Privé de la plus douce consolation que l'homme puisse avoir sur la terre, vous n'auriez plus dans votre maison qu'une esclave effrayée de vos paroles, intimidée de vos désirs, qu'un court instant peut-être assouplirait au joug, et qui, dans vos bras par contrainte, n'en sortirait qu'en vous détestant.

On leur faisait ensuite exercer sûr le terrain même, leurs connaissances d'agriculture; cela se trouvait d'ailleurs indispensable, puisque le domaine de cette grande maison n'était cultivé, n'était entretenu que par leurs jeunes mains.

On les occupait ensuite aux évolutions militaires, et on leur permettait par récréation, la danse, la lutte et généralement tous les jeux qui fortifient, qui dénouent la jeunesse et qui entretiennent et sa croissance et sa santé.

Avaient-ils atteint l'âge de devenir époux, la cérémonie était aussi simple que naturelle: le père et la mère du jeune homme le conduisaient à la maison d'éducation des filles, et lui laissait faire, devant tout le monde, le choix qu'il voulait; ce choix formé, s'il plaisait à la jeune fille, il avait pendant huit jours la permission de causer quelques heures avec sa future, devant les institutrices de la maison des filles; là ils achevaient de se connaître, l'un et l'autre, et de voir s'ils se conviendraient. S'il arrivait que l'un des deux voulût rompre, l'autre était obligé d'y consentir, parce qu'il n'est point de bonheur parfait en ce genre, s'il n'est mutuel; alors le choix se recommençait. L'accord devenait-il unanime, ils priaient les juges de la nation de les unir, le consentement accordé, ils levaient les mains au Ciel, se juraient devant Dieu d'être fidèles l'un à l'autre; de s'aider, de se secourir mutuellement dans leurs besoins, dans leurs travaux, dans leurs maladies, et de ne jamais user de la tolérance du divorce, qu'ils n'y fussent contraints l'un ou l'autre par d'indispensables raisons. Ces formalités remplies, on met les jeunes gens en possession d'une maison, ainsi que je l'ai dit, sous l'inspection, pendant deux ans, ou de leurs parens, ou de leurs voisins, et ils sont heureux.

Les directeurs du collège des hommes sont pris parmi le nombre des célibataires, qui, se vouant et s'attachant à cette maison, comme d'autres d'entr'eux le sont à celle du législateur, y trouvent de mème leur nourriture et leur logement. On choisit dans cette classe les plus capables de cette auguste fonction, observant que la plus extrême régularité de moeurs soit la première de leurs qualités.

Les femmes qui dirigent la maison des jeunes filles où nous passâmes peu après, sont choisies parmi les épouses répudiées pour les seules causes de vieillesse ou d'infirmités; ces deux raisons ne pouvant nuire aux vertus nécessaires à l'emploi où on les destine.

Il y avait près de trois mille filles dans la maison que nous visitâmes; elles étaient de même divisées en trois classes d'âges, semblables à celles des garçons. L'éducation morale est la même; on retranche seulement de l'éducation physique des hommes, ce qui n'irait pas au sexe délicat que l'on élève ici; on y substitue les travaux de l'aiguille, de l'art de préparer les mets qui sont en usage chez eux, et de l'habillement. Les femmes seules à Tamoé se mêlent de cette partie; elles font leurs vêtemens et ceux de leurs époux; les habits de la maison d'éducation des hommes se font dans celle des filles, les veuves ou les répudiées font ceux des célibataires.

C'est une folie d'imaginer qu'il faille plus de choses que vous n'en voyez à l'éducation des enfans, me dit Zamé; cultivez leur goût et leurs inclinations, ne leur apprenez sur-tout que ce qui est nécessaire, n'ayez avec eux d'autre frein que l'honneur, d'autre aiguillon que la gloire, d'autres peines que quelques privations, par ces sages procédés, continua-t-il, on ménage, ces plantes délicates et précieuses tout en les cultivant; on ne les énerve pas, on ne les accoutume pas à se blaser aux punitions, et on n'éteint pas leur sensibilité. Les poulains les plus difficiles et les plus fougueux, disait Thémistocle, deviennent les meilleurs chevaux quand un bon Ecuyer les dresse. Cette jeune semence est l'espoir et le soutien de l'État, jugez si nos soins se tournent vers elle.