Il y a dans chacune de ces maisons, poursuivit Zamé, cinquante chambres destinées pour les vieillards, veufs, infirmes ou célibataires. Les vieux hommes qui ne peuvent plus soigner la portion de bien que leur confie l'état, qui ne se sont point remariés, ou qui sont devenus veufs de leur seconde femme, ou ceux qui dans le même cas de vieillesse ne se sont point mariés du tout, ont dans la maison d'éducation masculine un logement assuré pour le reste de leurs jours. Ils vivent des fonds de cette maison, et sont servis par les jeunes élèves, afin d'accoutumer ceux-ci au respect et aux soins qu'ils doivent à la vieillesse. Le même arrangement existe pour les femmes. Le surplus de l'un et l'autre sexe, s'il y en a, trouve un asyle dans ma maison. Mon ami, j'aime mieux cela qu'une salle de bal ou de concert; je jette sur ces respectables asyles un coup-d'oeil de satisfaction, bien plus vif que si ces édifices, ouvrage du luxe et de la magnificence, n'étaient bâtis que pour des rendez-vous de chasse, des galeries de tableaux ou des muséums.
Permettez-moi, lui dis-je, une question: je ne vois pas bien comment vivent vos artisans, vos manufacturiers; comment se fait dans la nation le commerce intérieur de nécessité.
Rien de plus simple, me répondit le chef de ce peuple heureux, nous .avons des ouvriers de deux espèces; ceux qui ne sont que momentanés, tels que les architectes, les maçons, les menuisiers, etc., et ceux qui sont toujours en activité, tels que les des manufactures, etc. Les premiers ont des terres comme les autres citoyens, et pendant que l'État les employe, il est chargé de faire cultiver leurs biens et de leur en rassembler les fruits chez eux, afin que ces ouvriers se trouvent débarrassés de tous soins lors de leurs travaux. Les mains employées à cela, sont celles des célibataires. Ceci demande quelques éclaircissemens.
Il exista dans tous les siècles et dans tous les pays, une classe d'hommes qui, peu propre aux douceurs de l'hymen, et redoutant ses noeuds par des raisons ou morales ou physiques, préfèrent de vivre seuls aux délices d'avoir une compagne; cette classe était si nombreuse à Rome, qu'Auguste fut obligé de faire, pour l'amoindrir, une loi connue sous le nom de Popea. Tamoé, moins fameuse que la république qui subjugua l'univers, a pourtant des célibataires comme elle, mais nous n'avons point fait de loix contr'eux. On obtient aisément ici la permission de ne point se marier, aux conditions de servir la patrie dans toutes les corvées publiques. Cléarque, disciple d'Aristote, nous apprend qu'en Laconie, la punition de ces hommes impropres au mariage, était d'être fouettés nuds par des femmes, pendant qu'ils tournaient autour d'un autel; à quoi cela pouvait-il servir[24]? Toujours occupé de retrancher ce qui me semble inutile, et de le remplacer par des choses dont il peut résulter quelque bien, je n'impose aux célibataires d'autre peine que d'aider l'État de leurs bras, puisqu'ils ne le peuvent en lui donnant des sujets. On leur fournit une maison et un petit bien dans un quartier qui leur est affecté, et là ils vivent comme ils l'entendent, seulement obligés à cultiver les terres de ceux que l'État employe, ils le savent, ils s'y soumettent et ne croyent pas payer trop cher ainsi la liberté qu'ils désirent. Vous savez que ce sont également eux qui entretiennent mes domaines, qui soulagent les vieillards, les infirmes, qui président aux écoles, et qui sont de même chargés de l'entretien, de la réparation des chemins, des plantations publiques, et généralement de tous les ouvrages pénibles, indispensables dans une nation, et voilà comme je tâche de profiter des défauts ou des vices pour les rendre le plus utile possible au reste des citoyens. J'ai cru que tel était le but de tout législateur, et j'y vise autant que je peux.
A l'égard des ouvriers employés aux manufactures, et dont les mains toujours agissantes, ne peuvent, dans aucun cas, cultiver des terres, ils sont nourris du produit de leurs oeuvres; celui qui veut l'étoffe d'un vêtement, porte la matière recueillie dans son bien au manufacturier, qui l'employe, le rend au propriétaire et en reçoit en retour une certaine quantité de fruits ou de légumes, prescrite et plus que suffisante à sa nourriture.
Il me restait à acquérir quelques notions sur la manière dont les procès s'arrangeaient entre citoyens. Quelques précautions qu'on eût prises pour les empêcher de naître, il était difficile qu'il n'y en eût pas toujours quelques-uns.
Tous les délits, me dit Zamé, se réduisent ici à trois ou quatre, dont le principal est le défaut de soins dans l'administration des biens confiés. La peine, je vous l'ai dit, est d'être placé dans un moins grand et d'une culture infiniment plus difficile. Je vous ai prouvé que la constitution de l'État anéantissait absolument le vol, le viol et l'inceste. Nous n'entendons jamais parler de ces horreurs; elles sont inconnues pour nous. L'adultère est très-rare dans notre pays: je vous ai dit mes moyens pour le réprimer; vous avez vu l'effet de l'un d'eux. Nous avons détruit la pédérastie à force de la ridiculiser: si la honte dont on couvre ceux qui peuvent s'y livrer encore, ne les ramène pas, on les rend utiles; on les employe; sur eux seuls retombe tout le faix du plus rude travail des célibataires; cela les démasque et les corrige sans les enfermer ou les faire rôtir: ce qui est absurde et barbare, et ce qui n'en a jamais corrigé un seul.
Les autres discussions qui peuvent s'élever parmi les citoyens n'ont donc plus d'autres causes que l'humeur qui peut naître dans les ménages, et la permission du divorce diminue beaucoup ces motifs: dès qu'il est prouvé qu'on ne peut plus vivre ensemble, on se sépare. Chacun est sûr de trouver encore hors de sa maison une subsistance assurée, un autre hymen s'il le désire, moyennant tout se passe à l'amiable; tout cela pourtant n'empêche pas de légères discussions; il y en a. Huit vieillards m'assistent régulièrement dans la fonction de les examiner; ils s'assemblent chez moi trois fois la semaine: nous voyons les affaires courantes, nous les décidons entre nous, et l'arrêt se prononce au nom de l'État. Si on en appelle, nous revoyons deux fois; à la troisième, on n'en revient plus, et l'État vous oblige à passer condamnation; car l'État est tout ici; c'est l'État qui nourrit le citoyen, qui élève ses enfans, qui le soigne, qui le juge, qui le condamne, et je ne suis, de cet État, que le premier citoyen.
Nous n'admettons la peine de mort dans aucun cas. Je vous ai dit comme était traité le meurtre, seul crime qui pourrait être jugé digne de la mériter. Le coupable est abandonné à la justice du Ciel; lui seul en dispose à son gré. Il n'y en a encore eu que deux exemples sous la législature de mon père et la mienne. Cette nation, naturellement douce, n'aime pas à répandre le sang.
Notre entretien nous ayant mené à l'heure du dîné, nous revînmes.—Votre navire est prêt, me dit Zamé au sortir du repas; ses réparations sont faites, et je l'ai fait approvisionner de tous les rafraîchissemens que peut fournir notre isle; mais mon ami, poursuivit le philosophe, je vous ai demandé quinze jours; n'en voilà que cinq d'écoulés, j'exige de vous de prendre, pendant les dix qui nous restent, une connaissance plus exacte de notre isle; je voudrais que mon âge et mes affaires me permissent de vous accompagner.... Mon fils me remplacera; il vous expliquera mes opérations, il vous rendra compte de tout, comme moi-même.